Le premier ministre hongrois, Victor Orbán

Hongrie: la recette Victor Orbán en cinq étapes

Il y a 30 ans, le premier ministre hongrois Victor Orbán était un jeune révolutionnaire athée. Aujourd’hui, il est devenu l’homme fort, le «Viktator», le féroce défenseur de l’identité chrétienne de l’Europe. Et ses méthodes autoritaires font rêver l’extrême droite de tout le continent. Le mois dernier, le Parlement européen a fait mine de le punir. Mais personne ne s’attend à ce que des sanctions soient vraiment imposées. Victor Orbán peut dormir tranquille. «[Avant], nous pensions que l’Europe était notre avenir. Aujourd’hui, nous avons le sentiment que nous sommes l’avenir de l’Europe», dit-il. Un aperçu de la recette Orbán en cinq leçons.

1. Répéter «C’est la faute de l’Europe», pour mieux y rester

L’Union européenne, c’est le punching bag préféré de Victor Orbán. Avec lui, la capitale, Bruxelles, est rebaptisée «l’Euroblabla». Souvent, il l’accuse même de constituer une «menace» pour la nation hongroise. «Bruxelles veut […] changer la population de l’Europe, en sacrifiant notre culture, notre mode de vie et tout ce qui nous distingue en tant qu’Européens». (1, voir note ci-dessous)

Il n’empêche. Comme tout bon comédien, Victor Orbán sait jusqu’où aller trop loin. Monsieur sait que 70 % des électeurs hongrois veulent rester dans l’Union européenne. Mine de rien, le pays a reçu 6,8 milliards $ CAN d’aide européenne, l’an dernier. «Derrière des portes closes, les choses se passent de manière beaucoup plus civilisée», confirme l’ancien chancelier d’Autriche, Christian Kern. (2)

Le 22 mai 2015, les caméras de la télévision belge surprennent un échange étonnant entre Victor Orbán et le président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker. «Salut dictateur!», lance en riant Juncker, en donnant une petite gifle au Hongrois. Tout souriant, l’autre réplique en tirant la langue. (3)

2. Tricher lors des élections, mais pas trop

Au printemps 2018, des observateurs internationaux assistent aux élections en Hongrie. Leur verdict? «Un scrutin libre, mais inéquitable». (5) Plus près des magouilles d’un Maurice Duplessis que de la brutalité d’un Vladimir Poutine. L’Union civique hongroise (Fidesz), le parti de Victor Orbán, dépense trois fois plus d’argent que son plus proche rival. 

La plupart des médias chantent ses louanges. Le Fidesz profite aussi d’une carte électorale favorisant les circonscriptions rurales, plus conservatrices. Avec 48 % des suffrages, il obtient 67 % des sièges au parlement.

Victor Orbán voit des méchants partout. L’Europe. Les Tsiganes. Les musulmans. Les juges. Mais sur la liste des ennemis de la Hongrie, le milliardaire George Soros occupe une place à part. Orbán le présente comme un «grand prédateur», qui veut détruire l’identité européenne avec l’immigration. Il rêve de fermer l’Université fondée par Soros qu’il compare à un cheval de Troie au milieu de Budapest. (6)

En Hongrois, on a créé le verbe sorosozni, qui signifie «blâmer George Soros pour tous les problèmes de la Hongrie, réels ou imaginaires». (7) Lors de la campagne électorale, le premier ministre parle si souvent de George Soros que les deux tiers des électeurs ont fini par croire que le milliardaire dirige un vrai parti politique! (8)

Pour rendre l’expression consacrée, «à défaut de les convaincre, il suffit de les embrouiller».

3. Accuser l’immigration illégale, avec ou sans immigrants illégaux

À l’école, les petits Hongrois apprennent que leur pays a résisté aux Turcs, aux Autrichiens et aux Soviétiques. Alors en 2015, lorsque 400 000 réfugiés venus des pays du Sud traversent la Hongrie, Victor Orbán comprend vite tout le profit qu’il peut tirer de la crise. Il dénonce une nouvelle «invasion». Pire, une nouvelle «occupation». «On défonce notre porte, mais Bruxelles ne nous défend pas», hurle-t-il.

Comme d’habitude, l’Europe bouge moins vite qu’un troupeau d’escargots englués dans un contenant de tire d’érable. Victor Orbán, lui, passe à l’action. À la fin de 2015, il fait construire une clôture de barbelés de 175 kilomètres à la frontière sud du pays. En l’espace d’un an, le nombre de «migrants» chute de 95 %.

Peu importe. Avec ou sans «illégaux», le discours anti-migrant fonctionne trop bien pour être abandonné. Il suffit de prétendre que la survie du pays est en jeu. En 2018, les députés hongrois ont même voté une loi qui interdit de donner à manger ou à boire à un migrant, sous peine de prison. (4)

Hélas, le problème de la Hongrie, ce n’est pas tellement l’immigration, mais l’émigration. Depuis 35 ans, la population du pays a baissé de 850 000 personnes. Au cours des dernières années, des centaines de milliers de Hongrois sont partis pour l’étranger. La Hongrie est devenue le 2e pays le plus pauvre d’Europe, après la Bulgarie. La moitié de la population gagne moins de 9000 $ CAN par année. «Quand on y pense, il était inutile de construire une barrière [anti-immigrant], disent les farceurs. Il suffisait d’écrire nos salaires à la frontière, pour faire fuir tout le monde.»

4.  Récompenser généreusement ses amis

À la blague, on dit que le meilleur placement dans la Hongrie d’aujourd’hui, c’est une bonne relation avec le gouvernement Orbán. Beaucoup de contrats publics sont distribués sans appel d’offres à une poignée de gens d’affaires, toujours les mêmes. Comme par hasard, ils font souvent partie de la famille ou des amis du premier ministre.

Signe des temps, l’Indice de perception de la corruption classe la Hongrie au 66e rang sur un total de 180 pays. Elle se retrouve derrière le Monténégro, un pays jugé trop corrompu pour grossir les rangs de l’Union européenne! (9)

Loin de s’esquiver, le gouvernement prétend qu’il s’agit d’une politique officielle. «Ce que certains surnomment de la corruption, c’est une stratégie […] pour favoriser l’émergence de grandes entreprises, capables de servir de pilier à l’économie nationale,» a expliqué un économiste proche du gouvernement. (10)

Reste que les amours entre la politique et l’économie n’engendrent pas toujours des enfants débordants de santé. Récemment, le webzine Atlatszo s’est amusé à filmer une gigantesque piste cyclable sur pilotis, qui ne mène nulle part. Sans oublier le stade de soccer ultramoderne, construit à proximité de Felcsút, le village d’enfance du premier ministre. La merveille contient 3400 sièges. Un calcul généreux, quand on sait que le village compte… 1800 habitants.

5. Mettre les critiques au pas, surtout dans les médias
Depuis 2010, les alliés du Viktator accentuent leur contrôle sur les médias. En août, ce fut au tour de Hir TV, l’une des dernières stations de télé indépendante, à passer dans le giron du pouvoir. 

«Le jour même, des cadres sont venus lire une liste des employés congédiés», a expliqué le réalisateur Balázs Láng. En soirée, l’émission d’affaire publique de Láng a été annulée. On l’a remplacé par la rediffusion d’un discours du premier ministre. (11)

La paranoïa triomphe. En avril, un magazine proche du pouvoir a publié une liste de 200 «mercenaires» accusés de vouloir renverser le gouvernement pour le remplacer par un gouvernement pro-immigration. Une accusation complètement loufoque. Sauf qu’au lieu de calmer le jeu, le premier ministre Orbán en a rajouté.

Malheur aux opposants. Après avoir critiqué le gouvernement Orbán, le metteur en scène Árpád Schilling est devenu une sorte de paria. L’État a coupé ses subventions. On lui a interdit de donner des formations dans les écoles. En septembre 2017, un proche du premier ministre l’a même accusé de poser «un risque sérieux» pour la sécurité du pays. (12)

Signe des temps, l’opposition en est réduite à recycler des blagues de l’époque soviétique. La plus récente raconte l’histoire d’un gigantesque incendie qui ravage le Parlement hongrois. 

«Près de l’entrée, le leader du Parti au pouvoir, Lazlo Köver, insiste pour retourner dans l’édifice en flammes. On le laisse passer. Il en ressort avec un drapeau hongrois. Ensuite, c’est au tour du directeur des Communications, Antal Rogan, de vouloir entrer. Après une courte discussion, on lui permet d’aller à l’intérieur. Il en revient bientôt avec un sac rempli d’argent.

Finalement, une vieille femme de ménage s’approche.

Et vous, mémé, qu’avez-vous oublié l’intérieur? demande un gardien de sécurité. — J’ai oublié d’enfermer à double tour le premier ministre Victor Orbán.»

Références 

  1. Le jeune dissident devenu «Viktator», La Libre Belgique, 9 avril 2018.
  2. Viktator Orban: Liberal Rebel Turned Populist, Agence France-Presse, 30 septembre 2016.
  3. Junker à Orban : «Salut dictateur!», Agence France-Presse, 22 mai 2015.
  4. Hungary Seeks to Criminalise Refugee Support, The Independent, 31 mai 2018.
  5. Hungary Election Was Free but Not Entirely Fair, Observers Say, The New York Times, 9 avril 2018.
  6. George Soros, l’ennemi idéal, Le Monde, 10 avril 2017.
  7. Orbán : Europe’s New Strongman, Paul Lendvai, Oxford University Press, 2017.
  8. George Soros: Many Hungarians Believe He Has a Party, Al Jazeera, 29 janvier 2018.
  9. www.transparency.org
  10. How Viktor Orban Will Tap Europe’s Taxpayers and Bankroll His Friends and Family, Reuters, 15 mars 2018.
  11. Orbán Tightens Grip on Hungary as Opposition’s Power Wanes, The Guardian, 12 août 2018.
  12. La Hongrie d’Orbán, une «démocratie vide», selon Árpád Schilling, Agence France-Presse, 8 décembre 2017

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Quelques chiffres 

  • 9,7 millions
    Population de la Hongie en 2018. En 1985 : 10,6 millions
  • 11 100$ cAD
    Salaire moyen des Hongrois. Au Québec : 40 000 $
  • 72 %
    Proportion des Hongrois, en 2014, qui estiment que l’économie était meilleure durant le régime communiste
  • 8 %
    Proportion des Hongrois, en 2014, qui estiment que l’économie était moins bonne durant le régime communiste
  • 55 %
    Proportion des citoyens hongrois qui estiment que la mondialisation a été néfaste pour eux et pour leur famille
  • 6,8 G$ cAD
    Subventions reçues par la Hongrie en 2016, en provenance de l’Union européenne
  • 448
    Nombre de députés du Parlement européen qui ont voté en faveur d’une motion plutôt symbolique condamnant la Hongrie pour un «risque clair» de violation de l’état de droit, le 12 septembre (sur 693 députés présents)
  • Quel est le principal problème du pays, selon les électeurs hongrois? [2017]
    La pauvreté et le chômage 25 %
    La corruption 15 %
    Le chômage 15 %
    Le contrôle de l’immigration 4 %
    Les menaces à l’environnement 1 % 

Sources : Pew Research, Banque mondiale, Public Opinion in Hungary — International Republican Institute.

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Le Parti du chien à deux queues 

En Hongrie, après trois victoires électorales consécutives du premier ministre Orbán, l’opposition apparait divisée, démoralisée. Toute? Non. Car le Parti du chien à deux queues résiste encore et toujours au découragement. Portrait d’un lointain cousin de notre Parti Rhinocéros, qui a obtenu près de 100 000 votes, lors du dernier scrutin.

Le Parti du chien à deux queues (MKKP) se présente comme une formation «plus populiste que les populistes». Il veut tout promettre. Même «la vie éternelle». Même «la bière gratuite à volonté». Même l’adoucissement de la loi de la gravité. À Budapest, pour réaliser de vraies économies, il propose une nouvelle ligne de métro express «qui ne s’arrêterait nulle part».

En 2015, le Parti se moque de la barrière anti-immigrant qui est érigée à la frontière sud. «En Hongrie, […] tout le monde sait que l’on s’ennuie beaucoup du Rideau de fer [de l’époque soviétique]. […] Par contre, au lieu de construire un mur de 175 kilomètres de long et de quatre mètres de hauteur, nous proposons qu’il fasse quatre mètres de long et 175 kilomètres de hauteur. Les touristes adoreraient cela.»

«Plus de tout, moins de rien», proclame un slogan du MKKP. Quant à sa philosophie, elle a été résumée par Suzi Dada, l’une de ses cofondatrices, lors d’une entrevue au quotidien français Libération1. «Si tu dis “protégeons la nature”, ça ne fait plus rien aux gens, ils ont entendu ça mille fois. Par contre, si tu leur dis “tiens voici un arbre, quel dommage, s’il y avait une autoroute à la place ce serait tellement mieux”, et bien, ça les fait réfléchir.»

En 2016, le gouvernement de Victor Orbán organise un référendum pour s’opposer à l’accueil de réfugiés. Il multiplie les publicités xénophobes et anti-européennes. Le MKKP décide de contre-attaquer. «Avec nous, la Hongrie va quitter l’Union européenne. Puis, nous entamerons des négociations avec Bruxelles pour que ce soit l’Union européenne qui rejoigne la Hongrie», clame sa publicité. Un peu après, une affiche évoque le très grand nombre de Hongrois partis à l’étranger. «Immigrants, ne vous gênez pas pour venir en Hongrie. De toute manière, nous travaillons déjà tous à Londres.»

Au fil des ans, le Parti a eu quelques ennuis avec la Justice. Il été mis à l’amende pour avoir invité les électeurs à lui expédier une image de leur bulletin de vote annulé. La compagnie des chemins de fer hongrois l’a poursuivi pour avoir «dénigré» ses services. Dans les gares, les militants du Parti distribuaient des autocollants qui proclamaient : «Nous faisons exprès pour que nos trains soient en retard». Ou encore : «Nous sommes fiers que nos trains soient sales».

Invitée à décrire la pire chose qui puisse arriver à sa formation politique, Suzi Dada est intarissable. Être obligé de se lever tôt. Être contraint de bien s’habiller. Organiser des conférences de presse. Faire des photos songées. Se prendre au sérieux. Bref, devenir «comme les autres partis».

Des supporters du satirique Parti du chien à deux queues lors d’une manifestation dans les rues de Budapest en mars dernier.