La centrale de Keljinhatu.

Forêts: la Finlande, un modèle à suivre

La Finlande est passée maître dans l’art de valoriser la biomasse forestière à travers d’énormes réseaux de chaleur dans les villes, dans l’industrie papetière et dans les petites PME qui misent sur de petites bouilloires pour leurs procédés industriels. Plongeon dans le monde scandinave de la biomasse, à l’occasion d’un séjour dans ce pays.

À LIRE AUSSI : Forêts: la Finlande mise sur les bioproduits

Alors que le Québec misait sur l’hydroélectricité pour son développement énergétique dans les années 60, la Finlande se tournait plutôt vers l’utilisation de la biomasse forestière. À l’époque, la foresterie était vue comme un moyen de stimuler l’économie d’après-guerre, notamment pour payer l’énorme dette à l’Union soviétique (la Finlande a appuyé les Allemands au début de la guerre).

Cette tradition s’est perpétuée, si bien que la moitié de la population finlandaise est désormais chauffée par un réseau de chaleur à la biomasse. De plus, les centrales de cogénération génèrent près du tiers de l’électricité au pays.

Par exemple, la ville de Jyväskylä, qui compte près de 135 000 habitants au centre-sud de la Finlande, détient Jyväskylän Energia, une société publique qui opère un réseau de chaleur de 469 kilomètres pour chauffer les maisons, les commerces et les industries.

Pour fournir de la chaleur nécessaire, Jyväskylän Energia a investi dans une nouvelle bouilloire Amec Foster Wheeler d’une puissance de 495 MW à la centrale de Keljinhatu en 2010. Alors que la chaleur est vendue directement aux clients, selon leur consommation, l’énergie électrique est vendue sur le réseau national. Comme les clients peuvent choisir leur fournisseur énergétique, Jyväskylän Energia est condamnée à être performante. « Nous pouvons atteindre un taux d’efficacité de 90 % avec le réseau de chaleur, remarque Saila Pekkarinen, directrice des approvisionnements. Si nous produisions seulement de l’électricité, notre efficacité serait d’environ 45 %. »

Pour fournir de la chaleur nécessaire, Jyväskylän Energia a investi dans une nouvelle bouilloire Amec Foster Wheeler d’une puissance de 495 MW à la centrale de Keljinhatu en 2010.

En moyenne, 70 camions par jour sont nécessaires pour fournir suffisamment de biomasse. Cette biomasse est récoltée à une distance maximale de 120 km, ajoute Mme Pekkarinen.

Pour optimiser les opérations et pour éviter des bris de service, la société publique exploite également une deuxième centrale de cogénération, qui produit 85 MW, qui est utilisée en été, lorsque la consommation est plus faible.

« Après avoir chauffé les bâtiments en ville, la chaleur résiduelle passe dans des tuyaux sous les routes pour faire fondre la neige, ce qui nous permet de refroidir l’eau que nous utilisons à nouveau », ajoute Saila Pekkarinen.

Malgré l’image idyllique de l’utilisation de la biomasse, tout n’est pas parfait, car près de 40 % de l’énergie est produite en brûlant de la tourbe, une matière renouvelable qui prend beaucoup de temps à se renouveler. « D’ici 2025, nous voulons faire passer la proportion de biomasse à 70 % », note cette dernière.

Alors qu’Hikinoro a utilisé de l’huile pendant 20 ans, l’entreprise a fait le virage vers la biomasse en 2015.

Biomasse pour les PME

À une quinzaine de kilomètres de la centrale Keljinhatu, l’entreprise Hikinoro, qui fabrique un milliard de semelles de chaussures à base de cellulose par année, a décidé de miser sur une bouilloire à la biomasse de 4 MW de KPA Unicon pour produire de la vapeur et de la chaleur dans son procédé industriel. « Nous avons installé une centaine de bouilloires comme celle-là pour produire de l’énergie et pour chauffer des petits villages d’environ 2000 habitants », souligne Olli-Pekka Aarnio, directeur des ventes de KPA Unicon.

Alors qu’Hikinoro a utilisé de l’huile pendant 20 ans, l’entreprise a fait le virage vers la biomasse en 2015. « Nous avons baissé les coûts de production tout en réduisant notre empreinte carbone », soutient Jari Mäkelä, directeur général de l’entreprise qui exporte ses produits dans une cinquantaine de pays.

Il faut dire que les consommateurs de biomasse peuvent se fier sur un solide réseau de distribution offrant plusieurs options en termes de sources et de qualité. On peut acheter des résidus de scierie, des résidus forestiers, des résidus de bois de construction, de la tourbe, et chaque produit a son prix. Par ailleurs, le prix n’est pas fixé par le poids, mais plutôt par sa capacité énergétique. Lors de la livraison de la biomasse, un échantillon est pris, avant d’être envoyé en laboratoire pour connaître son contenu énergétique, ce qui affectera le prix final versé par le consommateur.

Mais les bouilloires doivent aussi être conçues pour utiliser une telle variété de sources de biomasse. « On peut utiliser n’importe quelle sorte de biomasse qui a entre 30 et 65 % d’humidité », se réjouit Jari Mäkelä, qui a préféré payer plus cher, environ 3 millions d’euros, pour une bouilloire offrant plus de flexibilité.

Saila Pekkarinen, responsable de l’approvisionnement, Jussi Viitanen, spécialiste de la logistique, et spécialiste des combustible de Jyväskylä Energy Group.

« Avec une bouilloire plus flexible, les consommateurs peuvent choisir le type de biomasse qui leur convient le mieux », ajoute Olli-Pekka Aarnio.

+

QUATRE FOIS PLUS DE BOIS PAR HECTARE

(Guillaume Roy) — L’intensification forestière en Finlande permet de produire quatre fois plus de bois sur un hectare de forêt que ce que l’on produit au Québec. Devrait-on s’inspirer de ce modèle scandinave ?

Même à près de 2000 kilomètres plus au nord que Saguenay, on aperçoit des champs de céréales, des vaches qui broutent dans les pâturages arctiques et d’immenses forêts, avec des arbres majestueux qui ont un diamètre impressionnant de plus de 50 centimètres. Jamais on aurait pu penser voir d’aussi gros arbres dans le cercle polaire arctique, à une latitude plus élevée qu’Iqaluit ! On ressent pleinement toute la puissance du Gulf Stream (le courant dans l’océan Atlantique qui réchauffe le nord de l’Europe).

Au-delà de la présence d’arbres à une latitude aussi nordique, une autre chose impressionne : toutes les forêts (ou presque) sont ultra aménagées, si bien que les arbres sont énormes et on ne retrouve aucun arbre mort au sol ! 

Sur une superficie forestière presque deux fois plus petite que celle du Québec, le pays scandinave, qui produit principalement du pin sylvestre, de l’épinette de Norvège et du bouleau, a récolté 64 millions de mètres cubes de bois alors que le Québec en a produit 27,7 millions.

« Les forêts finlandaises, où l’on retrouve un climat et des sols comparables au nôtre, produisent de 5 à 6 mètres cubes par hectare par an, alors que nous on en produit 1,5 », note Christian Messier, professeur au département des sciences biologiques de l’Université du Québec à Montréal. 

La clé du succès finlandais : l’aménagement intensif. À peine cinq ans après le reboisement, une éclaircie commerciale est effectuée. Par la suite, de deux à quatre éclaircies commerciales sont faites pour réduire la densité du peuplement et laisser davantage de ressources aux arbres restants.  

La clé du succès finlandais : l’aménagement intensif.

Ces pratiques d’aménagement intensif sont même ancrées culturellement, chez la plupart des propriétaires de boisés forestiers. Marko Mattila, un ingénieur forestier de 44 ans qui travaille pour le manufacturier de machines forestières Ponsse, se souvient des balades qu’il faisait en forêt avec son grand-père, alors que ce dernier lui expliquait la valeur des arbres. « Pour chaque arbre que je coupais, je devais lui expliquer pourquoi j’avais pris cette décision, en justifiant, par exemple, la présence d’une fourche dans l’arbre, dit-il. On m’a transféré le savoir, comme c’était le cas pour la majorité des gens de ma génération, que chaque arbre vaut de l’argent. Et cette valeur doit être maximisée. »

« Après la guerre, la foresterie est devenue un projet national », remarque Timo Kuuluvainen, professeur d’écologie forestière à l’Université d’Helsinki. Pour rembourser sa dette de 226,5 millions de dollars américains à l’Union soviétique, mais aussi pour créer de la richesse, les chantiers se sont multipliés pour couper les forêts matures et pour aménager les forêts plus jeunes, ajoute Kari Wuolijoki, directeur des opérations forestières pour le Groupe Keitele, un important transformateur en Finlande. De grandes superficies de tourbières ont aussi été drainées pour augmenter la productivité des forêts. 

Au fil du temps les techniques se sont raffinées et le rendement forestier moyen est passé de 75 m3/ha en 1970 à 111 m3/ha aujourd’hui, une augmentation de 48 %. Pendant ce temps au Québec, la productivité forestière se situe plutôt aux alentour de 25 à 30 m3/ha. 

« Le système est très bon d’un point de vue forestier, mais pas pour la biodiversité » souligne Timo Kuuluvainen, car 814 espèces forestières sont en danger et 70 % des habitats forestiers sont menacés en Finlande.

Pour augmenter la possibilité forestière, Québec planche aussi sur une Stratégie d’intensification forestière où l’on ferait de l’aménagement intensif sur 25 % du territoire. « On a de la chance au Québec, parce qu’on a un grand territoire où l’on peut tout faire. On peut s’inspirer de la Finlande pour produire plus de bois, mais seulement sur une partie du territoire », note Christian Messier, qui trouve la proportion de 25 % un peu élevée. 

D’autres chercheurs comme Daniel Kneeshaw, le directeur du programme de doctorat en sciences de l’environnement, estiment que ce plan d’intensification devrait être lié avec l’objectif de protection de 17 % du territoire.

La forêt commerciale en Finlande 

Forêt commerciale : 230 000 km2

25 % public, 75 % privé

Productivité totale : 111 m3/ha 

Rendement annuel : 6 m3/ha/an

Récolte : 64 millions de mètres cubes 

Emplois : 65 000


La forêt commerciale au Québec

Forêt commerciale : 425 696 km2 

82 % public, 18 % privé

Productivité totale : entre 25-30 m3/ha 

Rendement annuel : 1,51 m3/ha/an

Récolte : 27,7 millions de mètres cubes (en 2017)

Emplois : 60 000