Alors que des centaines de clients achetaient des services sexuels dans les rues, les agences d’escorte et les salons de massage érotiques de la capitale, le SPVQ en a arrêté moins de deux par année entre novembre 2014 et novembre 2018.

Faire appel à une prostituée adulte, un crime peu puni à Québec

Les clients de prostituées adultes sont très rarement arrêtés par la police de Québec depuis que c’est un crime au Canada d’acheter des services sexuels.

Entre novembre 2014 et novembre 2018, le Service de police de la Ville Québec (SPVQ) a arrêté sept clients pour obtention de «services sexuels moyennant rétribution», selon une compilation du corps policier. 

Alors que des centaines de clients achetaient des services sexuels dans les rues, les agences d’escorte et les salons de massage érotiques de la capitale, le SPVQ en a donc arrêté moins de deux par année durant cette période. 

Ce bilan suggère que la police de Québec est réticente à appliquer une partie de la loi C-36. Depuis novembre 2014, cette loi criminalise l’achat de services sexuels, y compris auprès de prostituées adultes. 

Porte-parole de la police de Québec, David Poitras explique que les dossiers ouverts en la matière le sont généralement à l’initiative de la police, ce qui en réduit le nombre. «Il n’y a pas de dénonciation qui est faite par la population, contrairement aux dossiers de prostitution juvénile», souligne-t-il. 

La police planifie ses opérations en matière de prostitution «en fonction de la vulnérabilité des victimes», précise M. Poitras. «Évidemment, les mineurs ont des facteurs de vulnérabilité qui sont plus importants». 

Seulement en février, l’unité contre l’exploitation sexuelle des mineurs du SPVQ a arrêté cinq hommes âgés entre 25 et 50 ans qui auraient tenté d’acheter les services sexuels d’une personne âgée de moins de 18 ans.

Les prostituées adultes sous l’emprise d’un pimp sont aussi jugées plus vulnérables et le SPVQ n’hésite pas à sévir contre les proxénètes, note M. Poitras. 

Depuis la loi C-36, «les pratiques policières n’ont pas changé ben ben», estime Geneviève Quinty, directrice générale du Projet intervention prostitution de Québec.

Selon elle, les policiers «mettent l’énergie davantage sur les cas d’exploitation sexuelle», notamment les mineurs, les femmes sous le joug de proxénètes et les victimes d’agressions sexuelles.

Mme Quinty ne souhaiterait surtout pas que la police commence à faire des descentes dans les salons de massage érotiques, par exemple. Les masseuses risqueraient de se retrouver dans la rue, où les travailleuses du sexe sont beaucoup plus à risque de subir de la violence. 

«Ce n’est pas parce qu’on va fermer des établissements que nécessairement les filles vont cesser leurs activités. [...] Généralement, la répression, ça crée plus de préjudices sur les filles que d’autres choses», dit Mme Quinty.

Le «modèle nordique», où ça ? 

L’adoption de la loi C-36 en novembre 2014 sous le gouvernement Harper devait pourtant marquer un changement d’approche concernant la prostitution. Ici et à l’étranger, le Canada avait été perçu comme le représentant nord-­américain du «modèle suédois» ou du «modèle nordique». 

En 1999, la Suède avait été le premier pays au monde à lutter contre la prostitution en ciblant l’achat de sexe, mais pas la vente. Mais là-bas, contrairement à Québec, la loi a été suivie d’un nombre important d’arrestations de clients de prostituées adultes. 

Ayant lui-même arrêté plus de 800 clients, Simon Haggstrom, lieutenant détective à la section sur la prostitution et la traite humaine de la police de Stockholm, avait expliqué lors d’une conférence à Montréal en 2015 que les policiers suédois n’avaient pas trop de mal à épingler les clients. 

Il leur suffisait de lire les annonces sur Internet, d’appeler les prostituées, de se faire passer pour un client, de faire de la surveillance à l’endroit où la prostituée vendait ses services sexuels et d’arrêter les clients sur place. 

«Si un acheteur de sexe peut regarder les annonces sur Internet, et appeler un numéro de téléphone, bien sûr que la police peut faire la même chose», avait-il dit. «Ce n’est pas plus difficile que ça.»

Le modèle suédois semble avoir fonctionné. Une étude publiée en 2015 par un organisme gouvernemental a révélé que la prostitution de rue avait diminué de plus de la moitié depuis 1995 et que le nombre d’hommes ayant admis avoir acheté du sexe avait diminué de plus de 40 %.

L’anthropologue Rose Dufour, qui a fondé la Maison de Marthe, à Québec, croit que le modèle suédois pourrait fonctionner ici si les policiers se donnaient la peine de le mettre en œuvre. Mais on est encore loin de là, constate-t-elle. Avec sept arrestations en quatre ans à Québec, «ça montre toute la tolérance de la police envers les clients». 

Si les policiers étaient mieux formés sur la précarité derrière la prostitution et les traumatismes qu’elle peut engendrer, ils la considéreraient pour ce qu’elle est — de «l’exploitation sexuelle» —, et ils séviraient beaucoup plus contre les clients, estime-t-elle. 

«On ne comprend pas encore que la prostitution est un système marchand où les femmes sont de la marchandise». 

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LE QUÉBEC SÉVIT TRÈS PEU 

La police de Québec ne fait pas exception dans les grandes villes de la province en sévissant très peu contre les clients de prostituées adultes. 

Le service de police de Laval, dont la population ressemble à celle de Québec, enregistre à peine une arrestation pour «obtention de services sexuels moyennant rétribution» auprès de prostituées adultes entre 2014 et 2017, selon les données de Statistiques Canada. 

À Montréal, capitale québécoise de la prostitution, le service de police compte une soixantaine d’infractions entre 2014 et 2017. Dans tout le Québec, c’est 90 infractions durant la même période. 

Au Canada, Edmonton semble être l’exception à la règle. En 2017 seulement, son service de police a enregistré 314 infractions pour des clients qui ont acheté des services sexuels de prostituées adultes. Marc Allard