Justin Trudeau tient le rapport final de l’Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées, emmailloté dans un porte-bébé de bois.

Enquête sur les femmes autochtones: «génocide», le mot honni

GATINEAU — Le gouvernement Trudeau accepte les nombreuses recommandations des commissaires de l’Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées (ENFFADA) et promet d’agir, mais refuse de prononcer le mot «génocide» tel qu’indiqué à plusieurs reprises dans le rapport final rendu public lundi matin.

Dans un discours prononcé lors d’une cérémonie tenue à Gatineau, le premier ministre Justin Trudeau a promis d’éradiquer «le racisme, le sexisme et les inégalités économiques» qui ont «permis une telle violence contre les femmes et les filles autochtones». Mais le mot génocide était absent de son allocution.

«Je refuse de laisser notre présent et notre futur être le miroir de notre passé. Aux femmes et filles autochtones du Canada disparues et assassinées, à leurs familles et aux survivantes — nous vous avons failli. Mais nous ne vous faillirons plus dorénavant», a-t-il dit, sous les applaudissements polis de la foule.

Le mot génocide a été mentionné des dizaines de fois dans le volumineux rapport de quelque 1200 pages de l’ENFFADA. La commissaire en chef, la juge Marion Buller, l’a répété sous les applaudissements et les cris des personnes présentes pendant la cérémonie de lundi.

Le mot génocide a aussi été évité à Québec, où le premier ministre François Legault a dit qu’il ne voulait pas «faire un débat de mots». «Je ne veux pas minimiser ce qui est arrivé, mais en même temps, quand on regarde la définition de ce mot-là, effectivement, on peut se demander si ça s’applique», a-t-il dit.

À Ottawa, seul le chef du Nouveau Parti démocratique (NPD), Jagmeet Singh, a clairement soutenu l’utilisation d’un «génocide» pour décrire la situation des femmes et filles autochtones. Le Bloc québécois, de son côté, s’est montré plus prudent. «On n’a pas aimé le mot génocide, mais se dire qu’on va avoir du sang sur les mains, si on ne fait rien... c’est une réalité, ça aussi», a affirmé la députée Marilène Gill.

Le lieutenant des conservateurs au Québec, Alain Rayes, n’a pas souhaité discuter de «sémantique». Son parti, qui avait refusé la tenue d’une telle enquête quand il était au pouvoir, a indiqué par voie de communiqué qu’il s’engage à élaborer un plan d’action national pour «promouvoir la réconciliation, remédier à la violence et apporter des améliorations tangibles» pour les femmes et les filles autochtones.

Même l’ancienne ministre de la Justice et ex-militante autochtone Jody Wilson-Raybould s’est montrée réticente à utiliser ce terme pour décrire les actes dont les femmes et filles autochtones sont victimes. «Les gens peuvent l’appeler un génocide, une tragédie ou une histoire honteuse : peu importe comment on l’appelle, c’est une terrible réalité», a-t-elle dit.

Ghislain Picard, chef de l’Assemblée des Premières Nations Québec-Labrador, estime que les Canadiens doivent «faire face à leur histoire». «Lorsqu’on fait la somme de tout ce qu’on sait aujourd’hui, ça ne peut pas être autre chose qu’un génocide», a-t-il ajouté. Il admet cependant du bout des lèvres que le terme a été cité à de trop nombreuses reprises dans le rapport et qu’il fait de l’ombre aux recommandations.

Redéfinir le terme

Dans la foulée de la Commission de vérité et réconciliation, la juge en chef de la Cour suprême du Canada, Beverley McLachlin, avait parlé d’un «génocide culturel» pour décrire l’attitude du Canada envers les peuples autochtones aux XIXe et XXe siècles.

La commissaire Michèle Audette rejette cette étiquette, qui ne représente pas la situation des femmes et des filles autochtones à son avis. «On ne parle pas de génocide culturel. On parle d’un génocide qui affecte la culture, la sexualité, la dignité, la sécurité», a-t-elle dit.

Mme Audette a d’ailleurs admis qu’elle était «déçue» du fait que M. Trudeau refuse d’appliquer cette étiquette.

La commissaire en chef, Mme Buller, a pour sa part estimé que l’étiquette de «génocide» dans la foulée de l’ENFFADA est «incontournable».

«On pense souvent au génocide comme l’Holocauste ou des tueries de masse en Afrique. Bien sûr, ce sont des génocides et, bien sûr, ce sont des tragédies. Mais le type de génocide que nous avons au Canada est la mort à petit feu pour des générations», a déclaré Mme Buller.

Processus laborieux

Le rapport final de l’ENFFADA a été dévoilé lors d’une cérémonie au Musée canadien de l’histoire à Gatineau. Des centaines de femmes — dont plusieurs habillées de rouge, couleur symbolique pour cette enquête — ont défilé sous le son des tambours. Elles ont été nombreuses à aller au micro pour y lire les 231 recommandations.

Le rapport final a ensuite été emmailloté et déposé dans un porte-bébé de bois, puis parsemé d’herbes sacrées, lors de la cérémonie du Tikinaagan, afin de marquer le renouveau et la renaissance de nouvelles possibilités. Il a ensuite été présenté au premier ministre Trudeau.

Ce document de quelque 1200 pages est l’aboutissement d’un effort de trois ans souvent frappé par des controverses, des retards et des problèmes de personnel. Il documente ce que la commissaire en chef, la juge Marion Buller, appelle «des vérités importantes», notamment le fait que les lois et les institutions canadiennes sont elles-mêmes responsables des violations des droits de la personne des peuples autochtones.

Les recommandations incluent la mise au point d’une réponse efficace aux cas de trafic humain, d’exploitation et de violences sexuelles, y compris dans l’industrie du sexe. L’enquête demande aux fournisseurs de services de santé du Canada de développer des programmes susceptibles d’aider les jeunes à reconnaître les signes indiquant qu’on cherche à les exploiter.

La commissaire Buller a dit que ces recommandations ne sont pas des «suggestions optionnelles», mais bien des «impératifs légaux». Elle a appelé le gouvernement fédéral à donner les moyens aux gouvernements autochtones pour qu’ils puissent mettre en œuvre ces recommandations.

On estime que le nombre de femmes autochtones disparues et assassinées se chiffre par milliers au Canada, mais le rapport indique que malgré tous les efforts déployés pour quantifier l’ampleur de la tragédie, personne ne connaît le nombre exact.

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LA CRÉATION AU QUÉBEC D'UNE «ENTITÉ CIVILE INDÉPENDANTE» RECOMMANDÉE

Dans un rapport complémentaire spécifique au Québec, mené par la commissaire Michèle Audette, il est recommandé que le gouvernement Legault crée une «entité civile indépendante» qui agirait en tant que protecteur des citoyens autochtones.

Cette nouvelle entité permettrait de recevoir les plaintes et d’enquêter sur les services reçus par les communautés autochtones dans la province.

Il est aussi recommandé de former l’ensemble des policiers et les aspirants policiers aux enjeux propres aux autochtones et surtout à la «problématique» des femmes et des filles autochtones disparues et assassinées. Le rapport fait aussi état de la nécessité d’avoir une représentation autochtone au sein même des corps policiers.

La province avait été secouée par les dénonciations de nombreuses femmes autochtones contre des policiers de la Sûreté du Québec à Val-d’Or, dans une enquête-choc de Radio-Canada en 2015. Elles alléguaient avoir été victimes de sévices sexuels, d’abus et d’intimidation.

Le Directeur des poursuites criminelles et pénales avait décidé de ne pas déposer d’accusations contre les policiers à Val-d’Or.

Le gouvernement du Québec avait malgré tout décidé de mettre sur pied la commission Viens pour entendre des témoignages d’Autochtones à propos des services publics reçus. La commission Viens, menée en parallèle de l’Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées, devrait déposer son rapport au plus tard en septembre 2019.  

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LES CANADIENS, UN PEUPLE GÉNOCIDAIRE, LAISSE ENTENDRE MANON MASSÉ

Les Canadiens figurent maintenant au palmarès honteux des peuples génocidaires.

C’est ce qu’a laissé entendre la co-porte-parole de Québec solidaire (QS), Manon Massé, lundi, après avoir pris connaissance du rapport de l’enquête fédérale sur les femmes autochtones disparues et assassinées. Le parti de gauche a ensuite tenu à préciser que c’est uniquement le gouvernement canadien qui était responsable du génocide.

Ce rapport décrit la violence à l’égard des femmes et des filles autochtones, métisses et inuites comme une forme de «génocide».

«L’utilisation d’un mot comme génocide vient, j’espère, nous mettre tout le monde, les yeux devant les trous, a dit Manon Massé en mêlée de presse. Quand je regarde la définition de l’ONU, honnêtement, je vois bien que ce qu’on fait vivre aux Autochtones depuis 300-400 ans s’apparente clairement à un génocide.»

Questionnée en mêlée de presse à l’Assemblée nationale à savoir si les Canadiens figuraient maintenant parmi les peuples génocidaires, au côté des Allemands à l’encontre des Juifs et des Turcs contre les Arméniens, Manon Massé a dit : «Peut-être que c’est dur à prendre, je comprends, mais imaginez ce que cela peut être à vivre.»

La députée de Sainte-Marie–Saint-Jacques a énuméré une longue liste de sévices qu’ont subis les Autochtones sur 300 ans et qui ont été attribués aux colonisateurs blancs : Loi sur les Indiens, déplacement forcé en réserve, pensionnats autochtones, enlèvements d’enfants, etc.

«Qu’est-ce que vous voulez de plus?» a-t-elle demandé. Elle a affirmé qu’elle ne voulait pas faire un débat sur les mots.

«Je sais que certains commentateurs voudraient qu’on fasse un débat de sémantique. [...] Je réitère que je ne veux pas faire de débat sémantique.»

Un porte-parole de QS a par la suite indiqué par courriel que Mme Massé «n’a pas pointé le peuple canadien, mais les gouvernements comme le démontre l’énumération qu’elle fait des mesures gouvernementales ayant nui aux peuples autochtones depuis 300 ans. Elle n’a pas non plus fait de comparaisons avec d’autres génocides».

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PLUS DE 200 «APPELS À LA JUSTICE»

Le rapport final de l’Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées inclut plus de 200 «appels à la justice». Voici une sélection de certains des plus significatifs:

  • 1. Créer un poste d’ombudsman national des droits des Autochtones et des droits de la personne;
  • 2. Mettre en oeuvre un plan d’action national pour assurer un accès équitable à l’emploi, au logement, à l’éducation, à la sécurité et aux soins de santé;
  • 3. Mettre en place un financement particulier à long terme afin de créer, d’offrir et de promouvoir des programmes de prévention et des campagnes d’éducation et de sensibilisation visant les communautés et les familles autochtones et portant sur la prévention de la violence et sur la lutte contre la violence latérale;
  • 4. Interdire la prise en charge d’enfants fondée sur la pauvreté et les préjugés culturels;
  • 5. Offrir un financement et un soutien adéquats aux initiatives dirigées par les Autochtones et destinées à améliorer leur représentation dans les médias et la culture populaire;
  • 6. Créer des services de santé et de bien-être communautaires destinés aux Autochtones, afin qu’ils soient accessibles et adaptés à la culture et qu’ils répondent aux besoins des femmes, des filles et des personnes LGBTQQ+ autochtones;
  • 7. Établir un programme de revenu annuel garanti pour tous les Canadiens, qui tient compte des divers besoins, réalités et emplacements géographiques;
  • 8. Fournir des options de transport sécuritaires, y compris des programmes de raccompagnement, en surveillant les secteurs de recrutement intense où les femmes, les filles et les personnes LGBTQQ+  risquent davantage d’être ciblées;
  • 9. Examiner le Code criminel et de le modifier de manière à «éliminer les définitions d’infractions qui minimisent la culpabilité des délinquants»;
  • 10. Améliorer l’accès aux services offerts par les unités des crimes majeurs et la gestion des cas graves dans les communautés éloignées ou du Nord, et accélérer les temps d’intervention;
  • 11. Financer la formation et l’éducation afin que les Autochtones puissent se démarquer dans les secteurs de l’éducation, des soins de santé, des médias, de la police, du droit et d’autres champs;
  • 12. Tenir compte de la sécurité et de la protection des femmes, des filles et des personnes LGBTQQ+  autochtones dans la planification des projets d’extraction et d’exploitation des ressources;
  • 13. Retirer la cote de «sécurité maximale» dans la classification des services correctionnels fédéraux, qui restreint l’accès aux programmes de rééducation et de réintégration;
  • 14. Accroître la représentation autochtone au sein de tous les tribunaux canadiens, y compris à la Cour suprême du Canada;
  • 15. Perfectionner ses connaissances et lire le rapport final. Écouter les vérités racontées et reconnaître le fardeau de la violation des droits de la personne et des droits des Autochtones, ainsi que ses répercussions actuelles sur les femmes, les filles et les personnes LGBTQQ+  autochtones.

LGBTQQ+ : Personnes bispirituelles, lesbiennes, gais, personnes bisexuelles, trangenres, queer, en questionnement et personnes intersexuées ou asexuelles