Leoni Tshinguta, originaire de la République démocratique du Congo, s’est fait demander d’imiter l’accent québécois par un recruteur.

Devoir parler « québécois » pour décrocher un emploi

TORONTO — Des employeurs ontariens exigent de candidats francophones qu’ils parlent le « québécois » ou soient aptes à imiter l’accent québécois pour obtenir un emploi. Dans le Grand Toronto, où les accents francophones sont particulièrement divers, cette exigence est perçue comme discriminatoire. Les employeurs, eux, répondent vouloir simplement bien servir leurs clients québécois.

Chaque année, des dizaines voire des centaines d’offres d’emploi à Toronto et ailleurs en Ontario exigent des candidats à l’emploi qu’ils parlent « québécois », a découvert ONfr# au terme d’une enquête de plusieurs semaines. La plupart des postes concernés sont en centres d’appels et dans des postes de service à la clientèle.

Les postes de service à la clientèle sont pourtant particulièrement prisés par les immigrants francophones qui cherchent à obtenir une « première expérience canadienne », explique Rose Cathy Handy, directrice de Bilingual Link qui conseille les employeurs. « C’est choquant ! Dans les années 1990, on pouvait comprendre, car il n’y avait pas autant de sensibilisation aux francophones hors Québec. Mais aujourd’hui, il n’y a aucune raison de demander le français du Québec », dit-elle.

Ce critère d’embauche linguistique écarte d’emblée la majorité des candidats à l’emploi qui sont francophones issus de l’immigration ou anglophones francophiles, dit-elle.

Les entreprises qui décident d’agir ainsi perdent aussi au change, selon elle. « Ça élimine énormément de candidats qui peuvent, en fait, faire le travail. Ça ne rend pas service à l’économie en général, aux entreprises qui se privent d’une main-d’œuvre hautement qualifiée juste parce qu’on met un petit critère qui n’a pas sa raison d’être », affirme Rose Cathy Handy.

Obligée d’imiter l’accent québécois

Leoni Tshinguta, originaire de la République démocratique du Congo, s’est fait demander d’imiter l’accent québécois par un recruteur. « On m’a demandé de jouer la marionnette, de faire l’accent québécois. J’ai trouvé ça choquant. J’étais frustré, traumatisé, hors de moi. Je l’ai fait quand même », confie-t-elle, résignée. « Le français reste le français. Que ça soit le français belge, le français de France, du Québec ou de Suisse. Ça reste le français », lance-t-elle, exaspérée par cette hiérarchisation des accents.

Mme Tshinguta n’a pas eu le poste, mais peut difficilement dire si son accent est la cause de ce refus. La décision a été prise derrière des portes closes et on ne lui a pas donné de justificatif, se désole-t-elle.

Si certains employeurs se défendent de vouloir discriminer en exigeant le français québécois, certains chercheurs d’emplois décident de se disqualifier eux-mêmes à la vue de cette demande. « Ça bloque. L’emphase est mise sur ‘québécois’. Je ne me vois pas facilement là-dedans, car je parle un français hors du Québec. Donc un français de la francophonie plurielle », affirme Bruno Okoudowa, rencontré lors d’une foire d’emplois bilingues proche de Toronto. Même son de cloche de la part de Fritznel Clermont. « Ça pourrait intimider celui qui vient d’Afrique. Car, on parle de Québec. Il semble que le poste est pour les Québécois », lance-t-il.

Questionnée au sujet des offres d’emploi qui exigent le français québécois, la Commission ontarienne des droits de la personne répond que « la langue peut être un élément ou un facteur de discrimination fondé sur des motifs apparentés prévus dans le Code, tels que l’ascendance, l’origine ethnique, le lieu d’origine, la race, la citoyenneté et la croyance ».

L’avocat en immigration, Joël Étienne, est choqué par ce phénomène. « C’est une discrimination sur deux aspects. D’abord, l’attente qu’il existe un accent monolithique québécois est injuste, irréelle et non véridique. Et en Ontario, on n’a pas le droit de discriminer sur l’ascendance, l’origine ethnique. C’est une discrimination raciale en bout de ligne et c’est illégal », dit-il. « On peut demander des habiletés en français. Mais dès qu’une personne peut s’exprimer en français, que l’éducation ait été faite au Cameroun, en Belgique ou en Haïti, ça ne devrait pas faire de différence », dit-il, convaincu que des personnes ayant subi cette réalité ont des arguments pour poursuivre les employeurs. Mais selon lui, cette tactique a un autre effet pervers : elle encourage certains chercheurs d’emplois à se tourner vers le milieu de l’emploi anglophone, qui fait moins de cas des accents.

Les entreprises s’expliquent

Lorsque confrontés à leurs pratiques, des employeurs et recruteurs questionnés par ONfr# ont affirmé vouloir simplement bien servir les clients québécois en exigeant de leurs employés qu’ils parlent d’une certaine façon. « Le client recherche un candidat qui peut parler comme s’il vivait au Québec », soutient un recruteur. Lorsque questionné sur ce que cela veut dire, il donne comme exemple le fait qu’il existe « le français de France, le français de l’île Maurice et le français du Québec. Le Québécois est le dialecte parlé au Québec ». Un autre affirme que certains Québécois ne veulent pas entendre d’autres accents que le leur. « Si tu parles avec des clients du Vieux-Québec, ils veulent parler à quelqu’un de leur communauté, qui parle comme eux », lance un autre recruteur.

Philippe Garneau, président de la firme de marketing GWP Brand Engineering, a déjà conseillé à des clients de favoriser le français québécois dans leurs centres d’appels.

« Quand ING Direct a ouvert son premier centre d’appel, c’était une banque au téléphone. Quand ils ont dit ‘on est prêt à servir le Québec’, je leur ai dit de trouver un centre d’appels à Ottawa où les gens, parce qu’ils viennent de Hull ou habitent à Ottawa, ont le même français qu’à Montréal, à une heure et demie de là », révèle-t-il.

Pour lui, cette exigence est logique d’un point de vue commercial. Elle permet de s’assurer que le client et l’employé en service à la clientèle se comprennent, dit-il. « Oui, c’est un cas de discrimination techniquement. Mais c’est aussi un cas de sélection. C’est comme dire : ‘pourquoi on n’emploie pas des modèles qui sont laids ?’ Est-ce que c’est de la discrimination ? Non, on suit simplement le marché. Et le marché peut-être assez sévère », lance-t-il.

Interpellées sur cette stratégie, certaines entreprises ont cependant admis avoir commis une erreur. L’entreprise HelloFresh, qui prépare des plats prêts à cuisiner, a modifié ses offres d’emploi à la suite de nos questions. Elle affirme ne pas juger les candidats potentiels en fonction de leur accent ou de leur manière de parler.

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