L’illustration d’André-Philippe Côté au lendemain de l’attentat chez «Charlie Hebdo».

Cinq ans après «Charlie Hebdo»: les caricaturistes sur la sellette

Le 7 janvier 2015, la salle de rédaction de l’hebdomadaire satirique français «Charlie Hebdo» était prise d’assaut par deux terroristes islamistes, irrités de la publication de caricatures du prophète Mahomet. Bilan de l’attaque : 12 morts, dont les dessinateurs Cabu et Wolinski. Cinq ans plus tard, le dessin de presse demeure un genre menacé dans le monde par la montée de l’intégrisme religieux. Si huit pays ont retiré la notion de «blasphème» de leur cadre juridique depuis 2015, 68 États continuent de réprimer l’offense à la religion. Le caricaturiste du Soleil André-Philippe Côté s’est ouvert sur le sujet.

Q  Cinq ans après les malheureux événements de Paris, crois-tu que le monde est toujours aussi Charlie?

R  Le monde l’a été dans les mois qui ont suivi, mais le nombre de lecteurs est resté à peu près le même. Il faut dire que le lectorat de Charlie Hebdo est très particulier. Il cherche un humour assez trash, violent, percutant. Ce n’est pas tout le monde qui aime le genre.

Q  Le métier de caricaturiste et de dessinateur de presse a beaucoup changé depuis les attentats. On est devenus plus frileux. Je suppose que tu fais toi-même le constat?

R  Ah oui. Maintenant, des groupes radicaux peuvent s’en prendre à des dessinateurs, un phénomène qu’on ne connaissait pas, mais qui est maintenant réel. Des caricaturistes sont emprisonnés et molestés dans certains pays d’Afrique et du Moyen-Orient. Les réseaux sociaux sont un nouveau phénomène. En quelques heures, un dessin peut se mettre à dos des milliers et des milliers de personnes. Des gens protestent, hurlent, dénoncent. Ça fait peur à certains journaux qui ne veulent pas perdre de lecteurs. On l’a vu récemment avec le New York Times qui, à cause d’une caricature (jugée antisémite), a décidé d’arrêter la publication de dessins de presse. 

André-Phillippe Côté

Q  Finalement, le danger n’est-il pas de voir les caricaturistes et dessinateurs de presse s’autocensurer?

R  Les dessinateurs se sentent beaucoup plus fragiles et dans une situation précaire. C’est sûr que les éditeurs de journaux sentent la pression. Et les difficultés financières des médias jouent aussi. Beaucoup de journaux et de magazines ont fermé au cours des dernières années, ce qui a entraîné la diminution du nombre d’emplois de caricaturistes. 

Q  Est-ce que ta façon de travailler a changé depuis cinq ans?

R  Non. Je travaille pour un journal formidable. J’ai un lien de confiance mutuelle avec la direction. Je respecte le journal dans son identité, soit celle d’un journal généraliste qui s’adresse à tous les publics. Il faut dire que l’humour dans un grand quotidien n’est pas celui de Charlie Hebdo. On ne cherche pas à provoquer. On veut dénoncer les mêmes choses, mais en utilisant un type d’humour différent. 

Q  Avec le recul, a-t-on eu raison de caricaturer le prophète Mahomet, ce qui a mis le feu aux poudres?

R  Je pense que oui. Dans l’histoire, Mahomet a souvent été caricaturé bien avant Charlie Hebdo. Ce qui est nouveau, c’est que les caricatures du magazine ont été instrumentalisées par des groupes d’extrême-droite qui les ont publiées sur leurs sites. Ç’a enflammé la société. 

Q  Es-tu optimiste pour l’avenir de la profession?

R  Il est intimement lié à l’avenir des journaux. Tu peux diffuser tes dessins sur Internet, mais tu ne peux pas en vivre. Si les journaux passent à travers la crise et trouvent de nouveaux modèles d’affaires, la caricature va survivre.