Il est encore trop tôt pour savoir quels produits laitiers seront importés chez nous lorsque l’Accord États-Unis–Mexique–Canada sera ratifié, et dans quelle proportion.

Boirez-vous du lait américain?

L’arrivée du lait américain Fairlife sur les tablettes du Walmart n’est pas un signe annonciateur de ce qui attend les Canadiens avec l’Accord États-Unis–Mexique–Canada. Il n’est pas encore clair que nous boirons au verre le lait de nos voisins du Sud. Et il semble peu probable qu’on le paiera moins cher.

Le lait Fairlife, produit par Coca-Cola, est en vente au Canada depuis quelques semaines en raison d’un permis temporaire spécial de 15 mois.

Il lui a été accordé en attendant que sa nouvelle usine de Peterborough, en Ontario, soit construite. Coca-Cola utilisera ensuite du lait canadien pour le produire. Danone avait aussi déjà eu droit à ce permis pour DanActive.

D’ailleurs, les Producteurs de lait du Québec ne dénoncent pas ce permis temporaire. On perçoit ce lait, qui est riche en protéines, sans lactose et moins sucré, comme un produit qui peut percer de nouveaux marchés et accroître la consommation totale de lait, explique François Dumontier, directeur adjoint des relations publiques et gouvernementales.

Depuis l’annonce d’un nouvel ALENA, les inquiétudes des producteurs laitiers ont fait les manchettes. Ottawa a en effet accepté d’ouvrir 3,59 % du marché canadien du lait et des produits laitiers aux produits américains, mais a aussi promis d’indemniser les producteurs.

Nouveaux produits

L’accord n’est pas encore ratifié par les trois pays. Donc, pour l’instant, c’est le statu quo. Et comme les textes ne sont pas encore finaux, il est impossible de savoir sous quelle forme arrivera le lait.

Sera-t-il vendu comme lait de consommation 100 % américain ou encore mélangé à du lait canadien? S’en servira-t-on seulement dans des produits transformés, comme le fromage, le yogourt ou la crème glacée, dans le but d’abaisser les coûts de production?

«Il va y avoir toutes sortes de produits qui vont arriver des États-Unis», prédit Sylvain Charlebois, professeur en distribution et politiques agroalimentaires à l’Université Dalhousie. «J’ai l’impression que c’est les produits transformés où il va y avoir beaucoup de changements, comme le fromage, le fromage cottage, etc.»

Mais il doute qu’on voie apparaître du lait de consommation américain ordinaire. «Le prix au détail, à part au Québec, est quand même bas, et au Québec, le prix est réglementé. C’est pour ça qu’il n’y a pas vraiment un attrait pour [les] Américains.»

Toutefois, il faut savoir que les laits de spécialité ne sont pas soumis à la loi, comme les produits sans lactose, ultrafiltrés ou encore ceux qui ont un bouchon de plastique. Ils n’ont donc pas de prix plancher, ni de prix plafond.

Mais même si le lait américain devait atterrir sur les tablettes, l’affection des Canadiens pour le lait d’ici pourrait jouer dans la balance. Le lobby laitier, indique M. Charlebois, «a vendu l’idée que le lait canadien est supérieur au lait américain. […] Et c’est pour ça que les Canadiens vont rejeter le lait non canadien, pour toutes sortes de raisons rationnelles et irrationnelles.»

Prix minimum

«On va en avoir [du lait américain], mais la question c’est : “Est-ce que ça va être une pinte américaine ou canadienne et est-ce qu’elle va être identifiée?” Ça, on ne le sait pas», constate quant à lui Maurice Doyon, professeur au département d’économie agroalimentaire et des sciences de la consommation de l’Université Laval.

«Les probabilités au Québec, c’est que le lait américain, on va me le vendre au prix du Québec, parce qu’il y a un prix minimum», note aussi M. Doyon.

Les Producteurs de lait du Québec n’ont pas voulu s’avancer sur la présence ou non de lait de consommation américain sur les tablettes, comme les textes finaux de l’accord ne sont pas disponibles.

«Ça serait très étonnant qu’il y ait des baisses significatives de prix au détail», croit toutefois son porte-parole, M. Dumontier.

Ce seront plutôt les transformateurs ou les détaillants qui verront leur marge de profits augmenter dans le contexte. Surtout si, comme c’est le cas pour les fromages avec l’entente avec l’Europe, les détaillants reçoivent des quotas pour importer eux-mêmes le lait.

«Non seulement ils font un profit sur la vente, et souvent ont un prix à rabais pour l’achat du produit, mais en plus ils deviennent importateurs du produit, donc ils ont un double incitatif à tasser les produits québécois.»

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DES NORMES DIFFÉRENTES DANS LA BALANCE

Les Québécois doivent-ils craindre le lait américain? 

Certaines fermes utilisent encore des hormones de croissance, interdites au Canada, ont soulevé les différents intervenants. Toutefois, la qualité du lait pour l’humain ne serait pas affectée. 

Ce sont plutôt des différences dans le traitement des animaux ou quant aux normes environnementales moins rigoureuses qui pourraient refroidir les consommateurs. 

Dans ce contexte, il faudra voir si le consommateur voudra acheter du lait américain si on lui donne le choix, précise Maurice Doyon, professeur au département d’économie agroalimentaire et des sciences de la consommation de l’Université Laval.

«C’est sûr que les normes sont très élevées au Canada et ne sont pas appliquées aux produits qui entrent, sauf si des éléments posaient des problèmes pour la santé humaine», précise François Dumontier, des Producteurs de lait du Québec.

Ces derniers demandent d’ailleurs aux gouvernements de porter attention à l’étiquetage, pour que la provenance du lait soit bien identifiée. 

Actuellement, les transformateurs peuvent utiliser le logo Lait 100 % canadien (la petite vache) ou celui des Producteurs de lait canadiens pour indiquer qu’ils n’utilisent que du lait d’ici, mais tous ne le font pas.

Chez Option consommateurs, on insiste aussi sur l’information. «Il faut que ça soit clair, la provenance, c’est important pour le consommateur», fait valoir Élise Thériault, avocate et conseillère budgétaire.

Mercredi, une pétition circulait (mesopinions.com) pour demander un meilleur étiquetage des produits laitiers provenant des États-Unis.