Alexandre Bissonnette en janvier 2017

Bissonnette voulait être «comme Dieu»

Alexandre Bissonnette voulait faire un coup d’éclat pour ne pas qu’on l’oublie. Il ne voulait pas se «gaspiller» en se contentant de se suicider. Il fantasmait à propos du fait qu’au moins dans les derniers instants de sa vie, il allait être «comme Dieu»; il aurait un pouvoir de vie ou de mort.

D’un ton neutre, le psychologue Marc-André Lamontagne décrit l’auteur de la tuerie à la Grande Mosquée, après l’avoir étudié durant sept heures au début avril. La défense lui a donné le mandat de documenter la dangerosité et le risque de récidive du meurtrier de 28 ans.

Poli et volubile, Bissonnette s’exprime avec clarté lors des rencontres avec le psychologue. Il veut prendre le contrôle des entretiens et devient légèrement irrité si le psychologue devance son récit avec des questions.

Alexandre Bissonnette a fait une tentative de suicide à 16 ans, après plusieurs années d’intimidation à l’école. Il a par la suite consulté régulièrement médecin et psychologue pour des épisodes anxieux ou dépressif, mais a pu terminer le cégep et amorcer l’université, tout en occupant des emplois.

Il passe beaucoup de temps avec son frère jumeau et ses parents. Il considère son père comme son meilleur ami. Sa mère lui apparaît comme plus stricte et réfractaire aux médicaments

Le point de rupture arrive au printemps 2014. Bissonnette se dit bouleversé par la tuerie d’Isla Vista en Californie. Il s’identifie beaucoup au jeune tueur Elliot Rodger, qui s’est tué après avoir assassiné six personnes. Bissonnette en viendra à avoir une fascination pour les tueurs de masse en général, toutes idéologies confondues.

Alexandre Bissonnette a des plans de suicide et de vengeance envers ceux qui l’ont fait souffrir durant le secondaire.

Mentir pour avoir des armes

Le jeune homme amorce des démarches pour obtenir une arme à la fin de l’été 2014. 

Bissonnette ment sur ses formulaires de demande de permis d’arme à feu et d’arme à autorisation restreinte en cachant ses antécédents psychiatriques et ses idées suicidaires ou homicidaires.

Quelques jours après la fusillade au parlement d’Ottawa,  Bissonnette obtient son permis de possession d’arme à feu. Il y a quelque chose «d’excitant» associé au «pouvoir des armes à feu», confie-t-il au psychologue.

Il s’achète un fusil de calibre 12 puis une carabine de calibre .30-06.

Durant l’année 2015, Bissonnette multiplie les tentatives de suicide, mais arrête toujours au dernier moment. 

Bissonnette suit son cours de maniement d’armes à autorisation restreinte et achète un Glock 9 mm et une dizaine de chargeurs. Il commence sérieusement à «penser à faire quelque chose» et il surveille ses armes constamment.

Un plan de tuerie à Laurier Québec

Le 26 novembre 2016, à la veille de retourner au travail après un congé médical, Alexandre Bissonnette affirme avoir pris ses deux pistolets et cinq chargeurs contenant 10 balles chacun. Il serait ensuite allé se garer dans le stationnement souterrain de Laurier Québec. 

Seul dans sa voiture, il aurait hésité entre se suicider et aller tirer sur des gens dans le centre commercial. Bissonnette aurait plutôt décidé de se rendre dans un café du centre commercial avec ses armes dans son sac à dos.

Entre Noël et le Jour de l’An, il passe devant le Centre culturel islamique de Québec. C’est à ce moment que l’idée lui vient de commettre un attentat à cet endroit. Bissonnette venait de trouver sa cible, remarque le psychologue.

«Il voulait se venger, tuer des gens, explique le psychologue. Moralement, ce n’était pas acceptable pour lui de tuer des gens au hasard. Il a trouvé à ses yeux une cible qu’il serait acceptable de tuer, soit des terroristes.» Bissonnette avait réussi à se persuader qu’il y avait au moins un fanatique religieux qui fréquentait le CCIQ.

En janvier 2017, envahi par l’anxiété, Bissonnette se met à doubler et même à tripler la dose d’antidépresseur Paxil qu’on vient de lui prescrire. Il prend aussi beaucoup d’alcool.

Le psychologue Marc-André Lamontagne a étudié Alexandre Bissonnette durant sept heures au début avril. La défense lui a donné le mandat de documenter la dangerosité et le risque de récidive du meurtrier de 28 ans.

Retour en société possible

Alexandre Bissonnette est envahi par la honte plutôt que par les remords, évalue le psychologue. «C’est beaucoup le regard de l’autre qui le préoccupe», note M. Lamontagne.

Le psychologue ne croit pas qu’Alexandre Bissonnette présente un risque de récidive tel qu’il doive demeurer emprisonné jusqu’à la fin de ses jours.

Durant son incarcération, Bissonnette aura accès à des programmes et «une période de temps appréciable pour effectuer le travail qu’il a à faire sur lui-même», estime-t-il. 

«Il n’est pas illusoire de croire qu’il soit éventuellement possible de maîtriser le risque de l’expertisé afin qu’il puisse retourner dans la collectivité», conclut le psychologue. Il y a des raisons de penser qu’il est réhabilitable.»

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BISSONNETTE CONSTAMMENT INTIMIDÉ AU SECONDAIRE

Une ancienne enseignante au secondaire a décrit les années d’intimidation constante vécues par Alexandre Bissonnette et a demandé au juge «de lui laisser de l’espoir».

Lucie Côté, à la retraite depuis trois ans, a enseigné le français à Alexandre Bissonnette en deuxième secondaire à l’école des Grandes-Marées de Québec et en quatrième secondaire aux Compagnons-de-Cartier.

C’est elle-même qui a téléphoné aux avocats du meurtrier, coupable d’avoir assassiné six fidèles à la Grande Mosquée de Québec, le 29 janvier 2017. Elle était la première personne à témoigner pour la défense aux représentations sur la peine.

L’attentat à la mosquée est une « horreur », a insisté l’enseignante âgée de 71 ans, en exprimant sa sympathie aux membres de la communauté musulmane, présents en grand nombre dans la salle d’audience. Mais Lucie Côté tenait à raconter la réalité de son ancien élève, harcelé depuis le primaire et surtout au secondaire.

Élève doué et performant, Alexandre Bissonnette était la cible des harceleurs en classe et dans les corridors, a témoigné Mme Côté. Railleries, poussées dans le dos, coups d’épaule, accrochages avec les cartables; l’étudiant était intimidé sur une base quotidienne, évalue Mme Côté.

Au point où l’adolescent avait développé des réflexes de peur et s’écartait des élèves, même quand il n’était pas menacé. «Il n’avait pas tendance à se défendre, explique Mme Côté. Il avait pris l’habitude de se taire quand les gens venaient le bumper, le rentrer dans le mur. »

Lucie Côté se rappelle être intervenue à quelques reprises pour faire punir les harceleurs.

Mais, malheureusement, entre 2003 et 2006, à l’époque où elle enseignait à Alexandre Bissonnette, les écoles étaient plus laxistes avec le phénomène de l’intimidation qu’à l’heure actuelle, note-t-elle. 

Parmi les élèves, la non-dénonciation était sacrée, dit Mme Côté, d’où la difficulté pour les enseignants d’intervenir sans empirer les choses.

Lucie Côté avait une belle relation avec Alexandre Bissonnette, un élève doux et collaborateur, dit-elle. Elle se souvient de la joie de l’adolescent lorsqu’il avait vu son nom comme professeur de français sur son horaire, en quatrième secondaire. « Alexandre, ce n’était pas un monstre », a dit Mme Côté.

L’enseignante avait aussi une bonne relation avec les parents de son étudiant, présents à chaque distribution de bulletin, lorsque ce n’était pas obligatoire. « Vous avez été des bons parents, a dit l’enseignante à Raymond Bissonnette et Manon Marchand, présents dans la salle d’audience. Vous avez fait tout votre possible, j’en demeure sincèrement persuadée. »

Lucie Côté s’est brièvement tournée vers son ancien élève, assis dans le box des détenus. « Consulte, consulte, consulte pour évacuer la haine et pleurer le harcèlement qui te colle à la peau », a recommandé Mme Côté.

Elle a aussi remis un livre, « Le moine qui vendit sa Ferrari », aux avocats de la défense afin qu’ils le transmettent à leur client. 

L’enseignante a conclu son témoignage en demandant au juge François Huot, chargé d’imposer la peine, de « laisser de l’espoir » à son ancien élève, afin de faciliter sa réhabilitation.