Le lock-out perdure à l'ABI depuis le 11 janvier 2018, bientôt près d'un an...

ABI: les visages derrière le lock-out qui s'étire

TROIS-RIVIÈRES, Qc - Le 11 janvier 2018, en pleine nuit, la direction de l’Aluminerie de Bécancour (ABI) décrète un lock-out qui prive tous ses employés de revenu en pleine négociation de convention collective. Onze mois plus tard, les 1030 travailleurs d’usine s’apprêtent à célébrer un Noël bien différent. La Presse canadienne a rencontré Claudia, Maxime, Pierre-Luc et Anthony pour mettre des visages sur ce conflit de travail qui s’étire.

Claudia Tremblay est une jeune mère monoparentale dans la trentaine. Elle habite un quartier de la classe moyenne, dans le secteur Cap-de-la-Madeleine à Trois-Rivières, avec sa fille de 10 ans, Mégane, et son fils Elyot qui a très hâte de fêter ses 4 ans en janvier.

Quand on entre dans ce bungalow des années 1990, on est accueilli par une petite enseigne qui nous apprend que «La meilleure maman du monde» demeure ici. Une fois qu’on laisse ses bottes parmi celles des enfants, on se retrouve face à face avec le sapin joliment décoré qui rappelle que Noël est bien arrivé, même s’il sera un peu différent cette année.

«Ce sera Noël pour les enfants et pour les adultes, on se reprendra plus tard», confie la jeune femme qui doit boucler le budget familial avec environ 50 pour cent de son revenu depuis bientôt un an. «Et les comptes n’ont pas baissé de 50 pour cent, au contraire!», ajoute-t-elle.

Née à La Tuque, Claudia Tremblay a emménagé dans cette maison alors qu’elle avait 11 ans. Son père venait d’être embauché par l’aluminerie Aleris. Environ une dizaine d’années plus tard, elle a racheté la résidence familiale pour permettre à ses parents de quitter la région? après un lock-out qui a mené à la fermeture de l’usine Aleris, en 2008.

«La première chose que j’ai faite quand ils ont décrété le lock-out chez ABI, ç’a été d’appeler mon père, se souvient-elle. On a pleuré tous les deux parce qu’il a vécu ça dans la maison ici et là, c’est mon tour de le vivre et il n’était pas ici.»

La jeune femme s’estime tout de même chanceuse de pouvoir miser sur une famille qui comprend ce que c’est de vivre un lock-out. «Mes parents sont là pour moi. Je peux appeler quand j’ai besoin de parler», mentionne-t-elle.

La nuit des gros bras

Si Claudia Tremblay a été réveillée en pleine nuit par un appel d’un collègue qui l’informait du lock-out, Maxime St-Pierre et Pierre-Luc Auger étaient sur place. À 3h00 très exactement dans la nuit du 11 janvier 2018, ils ont vu débarquer les gros bras.

«J’étais en pause et quand j’ai voulu aller relever mon collègue, je les ai vus rentrer. Ils étaient environ 300 agents de sécurité qui sont tous arrivés par les sorties de secours», témoigne Pierre-Luc.

Les travailleurs ont été encerclés puis on leur a intimé l’ordre de récupérer leurs effets personnels en leur interdisant de prendre leur douche. Pourtant, la douche est obligatoire selon les normes de santé et de sécurité puisqu’ils sont en contact avec un contaminant appelé Béryllium.

«Certains ont essayé quand même, mais ils ont coupé l’eau chaude pour qu’on ne puisse pas nous laver», raconte Maxime. Le couple, qui s’est rencontré alors que les deux hommes étaient voisins de case à l’usine, se retrouvait soudainement sans revenu. Un dur coup pour les jeunes pères de 29 et 33 ans qui ont la garde partagée de deux garçons et qui ont entamé des démarches d’adoption.

«Le plus dur ça été le processus d’adoption. Ils nous demandent beaucoup de papiers et comme on est sans revenu d’emploi, ça retarde le processus. C’est sûr que ça va aller à plus tard, mais pendant ce temps-là, il y a des enfants qui n’ont pas de famille», se désole Maxime.

Dans leur chaleureuse maison de Saint-Boniface, qu’ils ont presque entièrement rénovée, les deux hommes ont rapidement décidé de se retrousser les manches. «On a élevé presque 100 poulets de grain, des porcs, on a rempli le congélateur. On s’est fait un jardin avec les gars cet été, on avait du temps», raconte Pierre-Luc, qui se décrit comme un gars de la campagne profondément enraciné dans sa municipalité d’un peu moins de 5000 âmes.

Pas d’emploi, pas de maison

Anthony Cadieux vit durement ce conflit de travail. Diplômé en pâtes et papiers, il a connu l’effondrement de ce marché où il a déjà perdu deux emplois. Depuis six ans, il croyait avoir enfin trouvé un emploi solide chez ABI.

«J’étais en pleine construction de ma maison. Je suis arrivé au bout de mon prêt et j’avais des dépassements de coûts. Je devais de l’argent à mon entrepreneur. À la caisse, on m’a dit, tant que t’es en lock-out, on ne te prête plus rien», partage-t-il en assemblant un vélo dans la boutique qui lui permet d’encaisser un revenu complémentaire.

Anthony, célibataire, mais père de deux enfants, n’a pas eu le choix de remettre les clés de sa maison. «J’ai dû déménager en octobre parce que je ne pouvais pas me permettre avec des enfants de me faire mettre dehors par un huissier en plein hiver», souligne le jeune homme qui va fêter ses 36 ans.

Déclencheur de solidarité

Chacun des quatre employés rencontrés a insisté sur l’effet catalyseur du lock-out sur la solidarité du millier de travailleurs d’ABI. Depuis un an, les syndiqués maintiennent une ligne de piquetage de 24 heures, sept jours sur sept. Tout le monde y participe pour toucher sa prestation syndicale.

«S’ils ont voulu nous diviser en faisant ça (le lock-out), ils ont manqué leur coup. Ils ont rallié pas mal plus de monde à se serrer les coudes qu’ils ont pu nous diviser», témoigne Claudia Tremblay qui fait sa part en comptabilisant les présences depuis qu’elle a été victime d’un accident de la route en revenant d’une manifestation des employés d’ABI à l’Assemblée nationale, en février.

Maxime St-Pierre et Pierre-Luc Auger vont toujours se rappeler du voyage des syndiqués à Pittsburgh où se déroulait l’assemblée des actionnaires d’Alcoa, en mai. Pierre-Luc se trouvait à l’intérieur de l’hôtel Westin avec les leaders syndicaux.

«L’un des plus beaux moments que j’ai vécu, c’est quand j’envoyais par texto les noms de ceux qui parlaient aux manifestants dehors. On entendait en sourdine le bruit des manifestants et c’était assez fort comme émotion pour déconcentrer Roy Harvey (PDG d’Alcoa) qui faisait son discours», décrit le jeune militant syndical qui considère ce moment marquant dans la solidarité des lock-outés.

Et 2019?

De l’avis d’Anthony Cadieux, l’année 2019 sera? «pas mal comme 2018», prévoit-il. Sans se dire pessimiste, il ne voit pas comment le conflit pourrait prendre fin rapidement.

«Il y a des fenêtres spécifiques pour permettre à l’usine de redémarrer et il n’y en a pas plusieurs dans l’année. Ça peut être l’hiver ou l’automne, mais au printemps c’est assez limité en raison de la période de pollinisation. À l’été, il y a des contraintes de température et de smog, ça limite beaucoup le redémarrage de l’usine», analyse-t-il.

Un sentiment que partagent ses collègues interrogés par La Presse canadienne. Des camarades de syndicats de partout au Québec ont d’ailleurs versé des dons pour soutenir les lock-outés d’ABI.

«Il y a un mouvement de solidarité de travailleurs qui montre que le rapport de force peut changer», observe Maxime qui craint lui aussi de voir le conflit s’étirer.