La somme de 9000 $ réclamée aux 36 candidats recrutés par le CISSS en Tunisie «représente le salaire de trois ans de travail pour un préposé aux bénéficiaires» dans ce pays, selon l’un d’entre eux.

9000 $ réclamés à des aides-soignants recrutés en Tunisie

La mission de recrutement d’une quarantaine d’aides-soignants tunisiens par le Centre intégré de santé et de services sociaux (CISSS) de Chaudière-Appalaches a du plomb dans l’aile. L’établissement vient d’envoyer une mise en demeure à la firme à qui elle avait confié le mandat, Cozy Immigration, qui a elle-même envoyé une mise en demeure à un sous-contractant, Succès Canada. Au centre du litige : les 9000 $ réclamés à chacun des candidats recrutés.

Le 17 janvier dernier, le CISSS de Chaudière-Appalalaches, a conclu un contrat de 280 000 $ avec la firme Cozy Immigration de Lac Beauport pour recruter une quarantaine d’aides-soignants en Tunisie, une démarche visant à pallier la pénurie de préposés aux bénéficiaires dans ses CHSLD.

Deux mois plus tard, soit le 20 mars, Le Soleil a reçu un courriel d’un certain Mohamed Ali Bouzazi qui dénonçait les pratiques de Cozy Immigration et de Succès Canada. Le Tunisien affirmait que seuls les candidats qui payaient 9000 $ canadiens à Succès Canada étaient convoqués en entrevue avec les représentants du CISSS. 

Selon lui, plusieurs candidats et lui ont été privés d’une entrevue parce qu’ils n’avaient pas les 9000 $ «pour acheter le droit de passage vers le Québec». Il souligne que cette somme «représente le salaire de trois ans de travail pour un préposé aux bénéficiaires en Tunisie». 

Dans son courriel, M. Bouzazi réclame «une réponse claire concernant cette procédure de vente des contrats de travail» et demande le droit d’être «intégré dans la liste des candidats pour passer un entretien légal» de même que «l’annulation de la première procédure, qui était biaisé [sic] et injuste». 

En entrevue au Soleil, le 20 mars, la responsable du projet au CISSS de Chaudière-Appalaches, Julie Gauthier, nous avait expliqué que les 9000 $ réclamés par Succès Canada aux candidats leur donnaient droit à un accompagnement «clé en main» dans leur projet d’immigration. «Ils sont pris en charge de A à Z. Ça comprend entre autres les billets d’avion, les tests médicaux et biométriques que les candidats doivent fournir, etc. Ça comprend aussi l’assistance à leur arrivée au Québec jusqu’à l’accompagnement pour la résidence permanente», rapportait la responsable du CISSS.

Mme Gauthier, qui s’est rendue en Tunisie pour rencontrer les candidats, se disait par ailleurs ravie des 36 aides-soignants retenus, saluant leurs compétences et leur sérieux dans leur projet d’immigration. 

Le CISSS a des doutes

Sans remettre en question la qualité des candidatures sélectionnées, le CISSS nous a recontactés mardi «par souci de transparence» pour nous aviser qu’il avait reçu le 21 mars «de nouvelles informations qui suscitent un doute raisonnable dans notre esprit» au sujet des sommes réclamées aux candidats et de «la qualité de la pratique professionnelle de Succès Canada». 

«On a un doute sur la véracité des justifications concernant le 9000 $. Le 22 mars, on a mandaté une firme d’avocats pour entamer des démarches légales et valider la qualité de la pratique de Succès Canada et la qualité légale ou éthique des contrats qu’ils signaient avec nos 36 candidats», a expliqué Julie Gauthier, précisant avoir reçu copie de ces contrats seulement le 21 mars. 

Lundi, une mise en demeure a été envoyée par le CISSS à Cozy Immigration. «Elle vise essentiellement trois choses : protéger le CISSS de toute poursuite en lien avec les pratiques de Cozy Immigration ou celles de son sous-contractant, faire annuler les contrats de travail signés entre Succès Canada et nos 36 candidats, et faire rembourser toutes les sommes qu’ils ont versées jusqu’à présent à Succès Canada. On le fait dans l’optique de s’assurer que leurs droits sont respectés, qu’ils ne sont pas victimes de pratiques abusives, qui sont malheureusement assez fréquentes dans le domaine du recrutement international», explique Mme Gauthier. 

Contrats nébuleux

Selon elle, les contrats signés entre les candidats et Succès Canada seraient «assez nébuleux». «Ce n’est pas simple à comprendre, c’est pour ça qu’on a mis ça entre les mains d’avocats spécialisés.»

«Comme employeur, on a aussi été berné, parce qu’on avait en main un document qui nous démontrait à quoi servait les 9000 $, et finalement, on se rend compte que ce document-là, il ne valait rien […]. Ce qu’on comprend [à la lecture des contrats], c’est que les 9000 $, ce sont des honoraires pour l’accompagnement de la firme dans les démarches d’immigration. Tous les autres frais, pour les billets d’avion et les tests médicaux et biométriques, par exemple, s’ajoutent» à la facture de 9000 $, dit Julie Gauthier.

Le CISSS a porté plainte lundi contre le consultant de Succès Canada en cause dans ce dossier, Mohamed Regaieg, auprès du Conseil de réglementation des consultants en immigration canadienne (CRCIC), dont il est membre.

«L’erreur est humaine»

Contacté par Le Soleil, Mohamed Regaieg a d’abord mentionné ne jamais s’être caché de réclamer de l’argent aux candidats qu’il recrutait, lui qui est «travailleur autonome». «Je voulais les avoir comme clients pour la résidence permanente, mais j’ai obligé personne. J’ai posé la question aux gens : “Êtes vous à l’aise financièrement? Sinon, ça vaut même pas la peine”», a expliqué le conseiller en immigration, en soulignant que «c’est ce que le CISSS voulait, des gens à l’aise financièrement».  

Mohamed Regaieg confirme avoir indiqué au CISSS que les 9000 $ réclamés aux candidats couvraient non seulement l’accompagnement pour leurs différentes démarches d’immigration auprès des gouvernements canadien et québécois (jusqu’à la demande de résidence permanente au fédéral), mais aussi les billets d’avion et les frais liés aux données biométriques et aux examens médicaux.

M. Regaieg convient également que ce n’est pas ce que disaient les contrats de travail signés entre les candidats et Succès Canada, qui ne mentionnaient que les démarches liées aux procédures d’immigration. «J’ai fait une erreur. […] L’erreur est humaine. C’était une mission très rapide, on était bousculé, on travaillait 24 heures sur 24… En plus, il y a eu un changement pendant les entrevues, le CISSS ne voulait plus de gens mariés, juste des célibataires. C’était beaucoup de travail», justifie Mohamed Regaieg, précisant avoir annulé les contrats «erronés» des candidats pour en faire de nouveaux. 

«Si vraiment je n’étais pas de bonne volonté ou de bonne foi, je cacherais tout, mais je ne cache rien, ajoute-t-il. […] Je n’oblige aucun candidat, ils sont libres, ils connaissent ma compagnie et ma crédibilité, ils veulent faire affaire avec moi. Actuellement, c’est le CISSS qui leur dit de ne pas faire affaire avec moi, d’arrêter toutes les signatures avec Succès Canada. Pourquoi? Si quelqu’un admet qu’il a fait une faute et qu’il veut la corriger, pourquoi l’autre dit : non, ne le faites pas? Pour faire croire qu’il a fait exprès?»

Le CISSS explique avoir écrit aux candidats pour les mettre au courant de ses démarches. «Ces gens-là sont très inquiets. C’est une situation qui leur cause un stress supplémentaire […]. Ils veulent tous poursuivre leurs démarches avec nous, et nous, c’est notre plus grand souhait de pouvoir les accueillir dans la prochaine année. Mais il nous faut clarifier certaines choses avant», dit Mme Gauthier. 

Cozy Immigration met en demeure le recruteur

Chez Cozy Immigration, la responsable, Nathalie Noël, nous a fait parvenir cette déclaration écrite en fin de journée, mardi : «Dès que nous avons pris connaissance de ces allégations, Cozy Immigration Multiservices a rompu le lien contractuel avec le recruteur et lui a acheminé une mise en demeure. Ces gestes, s’ils sont avérés, sont non seulement inacceptables, mais ils sont en totale rupture avec nos pratiques, nos valeurs et nos principes éthiques. Nous prenons les dispositions nécessaires pour honorer notre contrat avec le CISSS Chaudière-Appalaches.»

Personne au CRCIC n’avait répondu à nos questions au moment d’écrire ces lignes.