Yvan Morin avait abattu publiquement une vache et un veau en marge d’une manifestation en octobre 2003.

15 ans après un coup d'éclat

CHRONIQUE / La campagne de financement qu’on mène présentement pour sauver Le Quotidien et l’information régionale donne lieu à des témoignages touchants. Nous ne sommes pas toujours conscients de l’impact de nos écrits. Yvan Morin, de la Ferme familiale Morivan de Saint-Bruno, m’a raconté comment une chronique de 2003 lui a remonté le moral et l’a incité à continuer à militer pour le mouvement agricole.

En octobre 2003, le Québec était en plein cœur de la crise de la vache folle. Plus d’une centaine de producteurs agricoles du Saguenay–Lac-Saint-Jean avaient organisé une manifestation au bord d’un champ situé le long de la route 170, près de l’intersection de la route 169 à Saint-Bruno. Au plus fort de la protestation, Yvan Morin, qui était alors vice-président de Nutrinor et qui militait pour la défense des producteurs, a abattu une vache de réforme et un veau devant les caméras de télévision pour les enterrer dans un trou.

« Les images ont fait le tour du monde et les commentaires des chroniqueurs n’étaient pas très élogieux à mon égard. Ce fut toute une tempête médiatique et mon geste n’avait pas trouvé beaucoup d’appuis. J’étais à terre et j’avais reçu beaucoup de reproches », raconte l’agriculteur impliqué dans le monde coopératif depuis plusieurs années.

Yvan Morin était au journal, la semaine dernière, pour discuter de notre projet de coopérative pour sauver Le Quotidien. « Je n’ai jamais eu l’occasion de vous serrer la main, monsieur Blackburn, mais c’est grâce à votre chronique de l’époque que j’ai repris confiance et que je me suis relevé », me lance-t-il, avec une poignée de main ferme.

Yvan Morin, grand défenseur du monde agricole et coopératif, était de passage au journal, la semaine dernière, pour soutenir la démarche de fonder une coopérative d’information.

Voici ce que j’avais écrit en 2003.

Pas capable de tirer ma vache

Le monde, au travail, n’en revenait pas. « Franchement, ce n’est pas fort. Tirer une vache devant les caméras, ça ne se fait pas. Ce n’est pas une bonne image. »

On s’en crisse-ti-tu de l’image. Quand Le Téléjournal nous montre des images de cadavre en Irak, en Palestine ou au Rwanda, les gens ne s’indignent pas le matin au bureau. Ils discutent de Loft Story et de Star Académie comme si de rien n’était.

Mais là, tout d’un coup, parce qu’un gars d’ici, pas capable se faire entendre par le gouvernement, tire une vache, on s’indigne. Wo ! On se calme le pompon, ce gars-là n’a tué personne, il a tiré une vache. Elle devait d’ailleurs approcher de la fin de ses jours.

Le monde éprouve de la difficulté avec les images qu’ils ont vues. Cercueil, le steak haché, ça ne pousse pas dans les branches. Le geste posé par un éleveur de Saint-Bruno démontre à quel point les gens ne savent plus quoi inventer pour se faire remarquer. Le spectaculaire est devenu la seule façon d’attirer l’attention. Greenpeace a compris ça depuis longtemps.

Je trouve que le gars a bien fait de poser ce geste devant les caméras. Il a réussi à faire ce qu’il voulait, soit attirer l’attention. S’il n’a pas l’appui du public, c’est que le public n’est pas bon juge, dans cette affaire. Nous n’avons pas à faire à un criminel ou à un être barbare. Il s’agit simplement d’un éleveur qui n’est plus capable...

En novembre 1974, les éleveurs de Saint-Bruno ont tué et enterré 600 veaux. Ça, c’est un geste d’éclat. Ça, c’est un moyen de pression, une véritable initiative collective de revendication. Ce que l’éleveur a fait cette semaine est un geste isolé d’un gars plus brave que les autres. Devant les médias, les chefs des syndicats dénoncent le geste du gars qui a tiré sa vache, mais lui donnent une petite tape dans le dos pour le féliciter de son courage...

Commentaires déplacés

« Je me rappelle de l’animateur Pierre Bruno, à TVA, qui avait dit que l’homme qui a commis ce geste était un être dérangé mentalement. J’ai essayé de l’appeler, mais je n’ai pas pu lui parler. J’aurais aimé ça lui montrer un gars déstabilisé », raconte le grand défenseur de la cause agricole.

C’est d’ailleurs grâce à l’implication de gens comme lui que les agriculteurs ont obtenu un programme d’aide pour la crise de la vache folle. Yvan Morin n’a jamais cessé de militer et de s’impliquer dans le monde agricole et coopératif en plus de gérer une ferme familiale avec ses enfants, une aventure de cinq générations.

Yvan Morin a été poursuivi devant les tribunaux pour ce geste et a obtenu une absolution inconditionnelle du juge Jean-Yves Tremblay, au Palais de justice d’Alma, un an après les événements. « J’ai compris à ce moment que les commentateurs pouvaient être biaisés dans leur interprétation journalistique et j’ai pris mes distances par rapport aux commentateurs tout en suivant l’actualité », a confié ce bâtisseur, qui supporte l’information régionale.

Mérite coopératif et mutualiste

En 2016, on lui remettait l’Ordre du Mérite coopératif et mutualiste québécois et voici comment on le décrit dans la fiche de présentation. « Producteur agricole de profession, Yvan Morin possède une exploitation laitière. Entrepreneur talentueux et visionnaire, c’est un homme passionné et un grand coopérateur. Il s’investit en 2002 au sein du mouvement coopératif. Il est élu vice-président de la Coopérative Nutrinor pour ensuite occuper la présidence de 2009 à 2013. Sous sa gouverne, la coopérative met en place une démarche de développement durable motivée par les valeurs fondamentales de la coopération. Grand rassembleur, il a su former une équipe solide pour propulser Nutrinor au rang des plus grandes coopératives du Québec. En 2012, il est invité au Sommet international des coopératives comme panéliste pour présenter cette démarche. Leader et homme de cœur, il mène de main de maître la dernière planification stratégique de la coopérative. Sa passion de la terre, son travail acharné et son goût du dépassement lui ont valu les plus brillants éloges du monde coopératif québécois et que dire de sa contribution remarquable au développement économique de la région. »