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Le 7 mars 2021, des milliers de manifestants ont fait une boucle de deux kilomètres autour de l'Assemblée nationale, à Québec, pour réclamer le retour des sports organisés pendant la pandémie de COVID-19.
Le 7 mars 2021, des milliers de manifestants ont fait une boucle de deux kilomètres autour de l'Assemblée nationale, à Québec, pour réclamer le retour des sports organisés pendant la pandémie de COVID-19.

Imprécises et alarmistes, les projections de la Santé publique influencent pourtant les décisions des élus

Normand Mousseau
Normand Mousseau
Professeur de physique à l’Université de Montréal
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LA SCIENCE DANS SES MOTS / C’est une fois parmi bien d’autres depuis un an. Les projections épidémiologiques alarmistes de l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ) concernant la COVID-19 publiées le 4 mars ont rapidement fait la manchette : en maintenant les mesures sanitaires coercitives en place, le nombre de cas de COVID-19 dans le grand Montréal pourrait dépasser les 1200 cas d’ici le début mai, malgré la vaccination.

Un relâchement minime de ces mesures mènerait à la catastrophe, faisant passer le nombre de cas quotidiens à plus de 4000, et quadruplant le nombre de nouvelles hospitalisations, sans affecter significativement, toutefois, le nombre de décès.

Comme ces projections sont utilisées par le gouvernement pour justifier le maintien de mesures strictes qui briment les libertés des citoyens, il est essentiel d’évaluer la qualité de celles-ci et de remettre en contexte la signification de ces chiffres.

Physicien théoricien, chercheur en biophysique, je travaille depuis plusieurs décennies sur des enjeux de science et de société. J’ai publié en novembre dernier un essai, Pandémie, quand la raison tombe malade, dans lequel je propose une réflexion critique sur les enjeux profonds que la crise sanitaire a révélés sur le fonctionnement et la communication de la science, la lourdeur de l’appareil d’État, le rôle des médias, le comportement des élus et la place des plus vulnérables dans les orientations politiques.

Les épidémiologistes s’emballent

En effet, depuis le début de la pandémie, la comparaison entre les projections de l’INSPQ et la réalité ont montré que celles-ci ont systématiquement, à l’exception des projections de décembre, surévalué de manière importante le nombre de cas, d’hospitalisations et de décès, même pour les scénarios dits «optimistes». Quant aux projections du 17 décembre 2020, elles ont complètement raté une tendance à la hausse pourtant commencée dès la fin novembre.

Un mois plus tard, les modèles de l’INSPQ publiés le 21 janvier s’avéraient tout aussi incapables de prédire la chute du nombre de cas, pourtant commencée au début janvier. On observe un biais similaire dans les projections du gouvernement fédéral, où, presque systématiquement, les projections optimistes sont supérieures à la réalité : malgré les projections à la hausse, au Québec, le nombre de cas sur le terrain continue de baisser, malgré les prédictions alarmistes liées à la semaine de relâche et à l’augmentation de la proportion de variants. Ils atteignent maintenant des niveaux très faibles, comparables à septembre 2020, qui ne justifient pas le maintien des contraintes sanitaires actuelles.

La mauvaise évaluation de l’évolution de la COVID n’est pas limitée au Québec et au Canada. Alors qu’un peu partout, les épidémiologistes avaient prévu une montée des cas après les grandes fêtes, que ce soit la Thanksgiving américaine ou Noël et la fin d’année, aucun signe d’emballement n’est visible lorsqu’on regarde l’évolution des cas rétrospectivement. Au contraire, après un sommet atteint vers la fin décembre ou début janvier, les États-Unis, la Grande-Bretagne et la Suède ont vu le nombre de cas chuter rapidement, suivant une courbe très similaire à celles du Québec et de l’Ontario.

Or si les experts canadiens ont immédiatement attribué cette décroissance aux mesures sanitaires renforcées, les experts à l’étranger ont fait preuve de beaucoup plus d’humilité, reconnaissant qu’ils étaient incapables d’expliquer cette décroissance forte, alors qu’ils avaient plutôt prévu une remontée du nombre de cas après les fêtes.

En creusant un peu plus profondément ces chiffres, plusieurs observations s’imposent :

  1. S’il est impossible d’expliquer la décroissance forte des cas aux États-Unis et en Angleterre, même en tenant compte de la vaccination, il est difficile de voir comment on peut, au Québec, établir des liens de causalité significatifs entre les mesures imposées depuis le 8 janvier (dont le couvre-feu) et l’évolution des cas depuis le début de l’année.

  2. L’absence de flambée des cas suivant l’Action de grâce aux États-Unis et les fêtes de fin d’année suggère que les rencontres privées en famille ou entre amis sont beaucoup moins risquées qu’on le prétend, alors que les gens ont adopté des comportements préventifs. Ces données remettent en question la pertinence de l’interdiction de tels rassemblements imposée à la majorité des Québécois depuis le 1er octobre dernier.

  3. Bien que les variants inquiètent, la baisse marquée du nombre de cas au Royaume-Uni et aux États-Unis, où ceux-ci circulent beaucoup plus qu’au Québec et au Canada, suggère que leur impact réel est relativement faible dans un contexte où des mesures de distanciation sont déjà en place. En effet, cette chute de cas dépasse largement ce à quoi on aurait pu s’attendre avec la vaccination en cours, comme le montre le cas d’Israël, où la propagation reste marquée, malgré un haut niveau de protection, qui permet de présenter un taux de mortalité très faible.

Malgré ces données, pour des raisons méthodologiques et de formation, les autorités de santé publique québécoise et canadienne, appuyées par les modélisateurs, semblent favoriser une approche tronçonnée à l’analyse de risque : chaque mesure, chaque problème est analysé de manière indépendante, sans égard aux transformations dans notre quotidien depuis un an ou aux interactions entre celles-ci.

Le Dr Horacio Arruda, directeur de la santé publique du Québec

Ainsi, les risques des rassemblements privés, mais aussi les avantages des couvre-visages, sont grandement réduits par la distanciation physique puisque, comme le souligne l’INSPQ, la transmission du virus se fait avant tout lors d’échanges prolongés à moins d’un mètre.

Des modèles peu réalistes

Puisque l’écart entre les projections épidémiologiques montre qu’il est très difficile de saisir théoriquement l’ampleur de ces transformations et l’effet accumulé des différentes mesures de distanciation, il est essentiel de porter beaucoup plus d’attention aux comparaisons objectives sur le terrain. Ces comparaisons doivent tenir compte de la réalité intégrée de la propagation dans les divers pays et territoires de la planète, plutôt que de se restreindre à un seul territoire ou à des modèles qui peinent à intégrer les nombreux changements de comportements induits par la pandémie.

Une telle analyse qui compare la situation à l’international sans se limiter aux situations les plus catastrophiques observées, par exemple, dans certains pays européens, mène à des conclusions qui sont difficiles à accepter pour les décideurs et les modélisateurs québécois et canadiens. Elle confirme l’échec de la stratégie québécoise, qui a mené à une mortalité élevée par rapport à la plupart des autres pays de la planète.

En matière de mortalité par habitant, le Québec occupe le 22ᵉ rang mondial, entre la Lithuanie et la Pologne, loin devant les Pays-Bas, Israël, et hors-norme par rapport au Japon et à la Corée du Sud. Cela remet en question la validité de l’approche infantilisante, coercitive et punitive adoptée par les autorités depuis le début de la crise.

Cette approche, fondée sur des modèles peu réalistes, n’a pas livré la protection promise contre le virus, malgré des atteintes fortes aux libertés fondamentales, incluant un couvre-feu que je juge inutile et l’interdiction de rencontres privées.

Une comparaison avec l’étranger permettrait également de réaliser qu’il est encore possible de faire autrement, avec une stratégie ouverte et transparente, qui définit clairement les règles du jeu et dont l’objectif est le retour à une vie la plus normale possible. Cette stratégie pourrait s’appuyer sur la responsabilisation des citoyens et une amélioration de l’efficacité de l’État, tel qu’on le voit dans la plupart des pays asiatiques et scandinaves, où la pandémie a fait beaucoup moins de ravage tant en ce qui a trait à la mortalité qu’à la protection des libertés et des plus vulnérables.

En effet, l’État ne peut se contenter de brimer les libertés de ses citoyens : il a la responsabilité d’adapter le système de santé aux défis auxquels il fait face et, dans le cas actuel, d’assurer la vaccination à un rythme soutenu. Jusqu’à présent, les comparaisons internationales montrent que l’État canadien, et surtout le Québec, a largement failli à cette tâche. Il fait piètre figure en matière de capacité hospitalière et de vaccination, où il se classe au 43ᵉ rang.

Bien que la vaccination commence et laisse entrevoir des jours meilleurs, il faut dès maintenant revoir la stratégie globale adoptée par les autorités pour favoriser les meilleures pratiques internationales, afin de limiter l’impact de la crise sur l’ensemble des citoyens.

* * * * *

Ce texte est d'abord paru sur le site franco-canadien de The Conversation. Reproduit avec permission.

«La science dans ses mots» est une tribune où des scientifiques de toutes les disciplines peuvent prendre la parole, que ce soit dans des lettres ouvertes ou des extraits de livres.

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