Alors que les producteurs de veaux d’embouche (vache-veau), qui ont diminué en nombre, se sont accrochés à leurs pâturages, c’est principalement du côté laitier que l’on a tranquillement confiné les animaux dans des étables.
Alors que les producteurs de veaux d’embouche (vache-veau), qui ont diminué en nombre, se sont accrochés à leurs pâturages, c’est principalement du côté laitier que l’on a tranquillement confiné les animaux dans des étables.

Le déclin du pâturage, cet allié vert

Jasmine Rondeau
Jasmine Rondeau
Initiative de journalisme local - La Tribune
Depuis 1993, l’Estrie a perdu près de la moitié de ses superficies de pâturages, notamment au profit de cultures de maïs-grain (+330 %), de soya (+ 8900 %) et de blé (+ 1050 %). Et pourtant, pour la deuxième plus importante région productrice de bovins au Québec, les bénéfices éthiques et environnementaux du pâturage sont nombreux. Le vent pourrait-il tourner à nouveau? La Tribune interroge ses défenseurs dans un dossier en trois textes.

Réduire l’usage des pesticides, améliorer la santé des sols, optimiser la gestion de l’eau et améliorer la biodiversité : tous des objectifs du nouveau Plan d’agriculture durable du Québec susceptibles de bénéficier des avantages des plantes fourragères en pâturage, remarque Marie-Ange Therrien, agronome pour le ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation (MAPAQ) à Sherbrooke. 

Même s’il semble y avoir un récent engouement pour la finition du bœuf à l’herbe plutôt qu’au grain, les pâturages estriens étaient toujours en chute lors du dernier recensement du MAPAQ de 2016. 

Alors que les producteurs de veaux d’embouche (vache-veau), qui ont diminué en nombre, se sont accrochés à leurs pâturages, c’est principalement du côté laitier que l’on a tranquillement confiné les animaux dans des étables, remarque Mme Therrien.  

« En production laitière, à l’intérieur, on a un excellent contrôle sur chaque animal. On contrôle 100 % des variantes, comme la température et ce que l’animal ingère », analyse-t-elle pour expliquer ce changement de paradigme. 

Seule une poignée de fermes litières, dont les exploitations biologiques, qui en ont l’obligation, font toujours paître leurs vaches en production. Qu’est-ce qui convainc toujours ces traditionalistes? En fait, c’est bien plus que le producteur qui y gagne, souligne Mme Therrien. 

Qui dit pâturage dit alimentation et déjections à même le sol, et donc une diminution de l’utilisation de la machinerie et des émissions de gaz à effet de serre.

Du vert à ruminer

Difficile à nier : la vache est un ruminant, « En l’envoyant à l’extérieur, ça lui permet d’exprimer son comportement naturel, soit de manger des fourrages », explique Mme Therrien. 

Ensuite, l’environnement y trouve aussi son compte. Qui dit pâturage dit alimentation et déjections à même le sol. « Ce n’est pas négligeable comme impact, parce qu’on limite l’utilisation de machinerie pour les récoltes de fourrages et pour l’épandage. On obtient une diminution des émissions de gaz à effet de serre. »

De plus, les fourrages sont des plantes pérennes, et donc qui survivent à l’hiver. « En général, elles vont nécessiter très peu de pesticides. Quand on pense à la biodiversité, c’est un bon avantage pour les animaux et insectes qui peuvent y vivre. Aussi, les pâturages seront là pour plusieurs années. On ne retravaillera pas le sol chaque année, il y va donc y avoir une microfaune qui va s’installer dans le sol. C’est un avantage quand même non négligeable. » 

« On pense aussi au fait que les plantes couvrent le sol en hiver, ajoute-t-elle. Ça protège le sol de l’érosion et du ruissellement. C’est très avantageux et surtout en Estrie, puisqu’on a beaucoup de sols en pente. En cas de gros coup d’eau, sur un sol qui serait à nu, l’eau ramasserait plein de particules de sol, dont des éléments fertilisants, qui pourraient se retrouver dans les cours d’eau. » 

D’autant plus que certaines plantes semées dans les pâturages sont des alliées naturelles. « Certaines légumineuses, comme le trèfle et la luzerne, s’associent avec des bactéries du sol, les rhizobiums, et vont chercher l’azote, un autre gaz à effet de serre, de l’air. L’azote va être rendu disponible pour les autres légumineuses, mais aussi pour les graminées du mélange. C’est très intéressant comme synergie, et c’est à considérer pour la fertilisation des champs. On pourrait avoir moins besoin de fertilisants minéraux. »

Vincent Bolduc, copropriétaire de la Fromagerie la Station et responsable de la production laitière de l’entreprise familiale (ferme Pierre Bolduc).

« Art » et équilibre

La ferme Pierre Bolduc de la Fromagerie La Station à Compton, qui s’inscrit parmi la dizaine de fermes laitières biologiques en Estrie, ne jure que par les pâturages depuis ses tout débuts. « On travaille du champ jusqu’au fromage emballé, et on essaie que durant toute cette chaîne là, ça ait du sens et que ça concorde avec nos valeurs. Que tout soit un espèce de cycle qui se renouvelle et qui soit en équilibre », explique Simon-Pierre Bolduc, l’un des copropriétaires de l’entreprise familiale. 

Cela signifie aussi une gestion extrêmement minutieuse des 120 acres de pâturages de la ferme, comme le précise son frère, Vincent Bolduc, qui est aussi copropriétaire. Il ne s’agit de rien de moins qu’un « art » de jongler avec le troupeau, les pâturages, qui sont renouvelés aux 5 ans, et les superficies cultivées pour les réserves hivernales de foin.

Les stades de croissance des plantes et les cycles de parasites doivent notamment régir les décisions lorsqu’on établit la rotation. 

Des concentrés de grains sont aussi donnés en complément aux vaches, mais « plus on donne de pâturage aux animaux, le mieux c’est pour eux, et meilleurs sont nos fromages », dit Vincent Bolduc. 

Les pâturages améliorées, soit ceux qui sont cultivés et gérés de manière plus intensive, sont passés de 35 000 hectares en Estrie, en 1993, à 11 000 hectares en 2016.