Les toitures des glaces A et B de l’aréna Léonard-Grondin à Granby ont été recouvertes de gravier blanc au lieu du traditionnel gravier foncé en 2016.

Le conseil de Granby opposé aux toitures blanches

Le conseil de Granby a refusé en 2016 qu’un règlement sur les toitures blanches fasse partie du nouveau plan d’urbanisme de la Ville. Une telle mesure s’inscrit pourtant dans le plan d’action vert adopté à l’unanimité un an plus tôt par les élus.

Dans son plan d’action vert 2015-2018, dans la section sur la qualité de l’air, on peut lire que le conseil se donne comme objectif de « modifier la réglementation actuelle afin d’exiger que toute nouvelle construction ou toute nouvelle rénovation intègre un toit blanc ». L’objectif est de « diminuer les îlots de chaleur urbains sur le territoire de la Ville », dit le même document.

En préparant le nouveau plan d’urbanisme en 2016, les directeurs responsables des services de la planification et de la gestion du territoire et de l’urbanisme ont inclus une réglementation sur les toitures blanches. Celle-ci a toutefois été retirée à la demande des élus. « C’est un élément qu’on aurait aimé intégrer. On en a discuté avec les élus, mais ils ne l’ont pas retenu », indique Gabriel Bruneau, directeur du service de l’aménagement du territoire.

Le maire Pascal Bonin confirme la chose. « Les gens ne veulent pas plus de règlements. On en a déjà trop. Ça serait très impopulaire d’adopter un règlement comme ça disant aux gens quoi faire », a-t-il expliqué en entrevue.

M. Bonin conteste par ailleurs l’efficacité des toitures blanches pour réduire les îlots de chaleur en milieu urbain. Avec les années, dit-il, les pierres blanches utilisées noircissent, ce qui annule leur effet repoussoir des rayons du soleil. Il est aussi d’avis que les coûts de construction ou de rénovation de toitures blanches sont plus élevés que celles des toitures standards. Il n’a pu citer d’étude pour appuyer ces deux points.

Finalement, M. Bonin estime que les bienfaits des toitures blanches prennent trop de temps à se matérialiser. Le nombre de toitures à construire ou à rénover chaque année n’est pas assez élevé pour produire des impacts à court terme, dit-il.

Il existe des moyens plus simples de réduire les îlots de chaleur, croit M. Bonin. Il cite la plantation d’arbres. Le projet de revitalisation du centre-ville devrait inclure des mesures permettant d’augmenter la verdure, dit-il. « Il y a de l’asphalte pas mal partout, du béton. Je pense qu’on peut trouver des façons pour ajouter de la verdure. »

Administrations TDAH
« Il faut arrêter d’être des administrations TDAH [trouble du déficit de l’attention avec hyperactivité, NDLR] en essayant de tout faire. On ne peut pas tout changer. Il faut qu’on trouve des mesures phares et qu’on les réalise », soutient-il.

Jean-Luc Nappert s’est dit estomaqué quand le conseil a rejeté la proposition des fonctionnaires d’inclure un règlement sur les toitures blanches dans la nouvelle mouture du plan d’urbanisme. M. Nappert parle même d’un non catégorique. « On n’embarquera pas là-dedans », aurait dit le maire Bonin, selon les souvenirs du conseiller du quartier 2.

Ancien responsable des dossiers environnementaux au conseil, M. Nappert soutient n’avoir reçu aucun appui des autres membres du conseil pour inclure un tel règlement dans le plan d’urbanisme. Il s’en désole. « On a des problèmes d’îlots de chaleur à Granby. Au centre-ville, dans le secteur des Galeries où il y a de grands stationnements. C’est le rôle d’un conseil de voir ce qui peut être fait pour les réduire. On a adopté un plan vert qui contient une mesure pour y arriver. Mais quand est venu le temps de l’appliquer, le conseil a dit non », dit-il en soupirant.

Une étude de l’Université du Québec à Montréal révèle que des îlots de chaleur existent dans le périmètre d’urbanisation de la ville de Granby et que leur nombre augmente. L’analyse préparée en 2013 pour la Ville conclut que la température moyenne de surface de la municipalité a augmenté de 0,6 o Celsius entre 1984 et 2011, soit de 26 o Celsius à 26,6 o Celsius. Durant cette même période, les superficies des zones de plus de 36 o Celsius sont passées de 4,56 kilomètres carrés en 1981 à 5,13 km2 en 2001. Par ailleurs, les superficies où les températures sont de 26 o à 36 o Celsius sont passées de 29,93 km2 à 40,33 km2, lit-on dans le rapport réalisé par Marc Chikhani, étudiant au doctorat à l’UQAM, et obtenu par La Voix de l’Est.

La perte d’espaces verts ainsi que la minéralisation du territoire, notamment par la hausse des espaces de stationnement, explique la hausse d’îlots de chaleur, indique le chercheur. Les cartes utilisées dans le document démontrent que toute la rue Principale, du pont Patrick-Hackett jusqu’au boulevard David-Bouchard, forme un long îlot de chaleur. Les toitures des bâtiments des Galeries et de la compagnie Paper Source dans le parc industriel avaient des températures de plus de 50 o Celsius.

Dans une des cartes, on compare les différences thermales entre le parc Pelletier, le secteur commercial situé en face et les rues résidentielles situées derrière. Les écarts sont importants. Alors que la température dans le parc est de 31,5 o Celsius, elle est de 42 o Celsius dans le petit îlot commercial et de 34 o Celsius dans le quartier.

Zoo et chaleur
Les données sont également saisissantes pour le jardin zoologique de Granby. L’ensemble du site est un îlot de chaleur. La température du stationnement attenant au parc aquatique atteint 44,5 o Celsius, celle du parc aquatique est de 43,5 o Celsius et la partie sud-ouest du zoo est de 43 o Celsius.

Un autre exemple est frappant : le terrain synthétique Jean-Yves Phaneuf. La température de la surface synthétique atteint 36 o Celsius alors que celle du terrain de soccer naturel situé tout juste à côté est de 33 o Celsius.

L’étude de l’UQAM est basée sur des images satellitaires de 1981 et de 2011. Elle analyse des indices de végétalisation et des données de degrés thermiques (infrarouge). Elle n’a jamais été rendue publique.

«Ce n’est pas un problème ponctuel. Il est récurrent et il va s’intensifier avec le temps», estime le professeur Mourad Ben Amor de l’Université de Sherbrooke.

LES ÎLOTS DE CHALEUR SE MULTIPLIERONT

La densification des municipalités urbaines multipliera les îlots de chaleur. La seule façon d’y faire face est de prévoir des mesures de mitigation, soutient Mourad Ben Amor. La plus efficace demeure la toiture blanche, assure le directeur du laboratoire interdisciplinaire de recherche en ingénierie durable et en éco--conception de l’Université de Sherbrooke.

« On sait que les toitures noires ont des effets sur la hausse de la température dans les villes. C’est bien documenté. Ces superficies emmagasinent la chaleur durant le jour et la relâchent le soir. C’est pour ça que la nuit reste chaude en milieu urbain », explique le professeur Ben Amor en entrevue.

Les problèmes ne se limitent pas à la chaleur extérieure, poursuit-il. La chaleur captée par les toitures noires augmente également la température dans les bâtiments. Les occupants consomment alors de l’énergie en climatisation pour améliorer leur confort. Comme lors des pointes de froid durant l’hiver, la demande en électricité est très élevée en juillet et août lors des canicules, dit-il. Le tout a une incidence à la hausse sur les coûts d’énergie des ménages. « Ça représente beaucoup d’énergie pour rafraîchir les logements », image-t-il.

Les bâtiments dotés de toitures blanches ont un avantage sur ceux avec des toitures traditionnelles. L’effet réfléchissant de leurs toitures fait que leur température est moins élevée de 2o à 3o Celsius, fait valoir M. Ben Amor.

Les problèmes d’îlots de chaleur n’affectent pas que les grandes villes comme Montréal ou Toronto. Les plus petites devraient également s’en préoccuper, dit le professeur Ben Amor. Et le plus tôt serait le mieux. « Des villes comme Sherbrooke et Granby vont continuer à se développer. Il faut penser à long terme parce que la densité va augmenter. Est-ce qu’on s’attaque à cette problématique maintenant ou dans 5 ou 10 ans quand le problème va être plus grand? » demande-t-il. « Ce n’est pas un problème ponctuel. Il est récurrent et il va s’intensifier avec le temps », ajoute-t-il invitant les villes a être avant-gardistes face à ce constat.

Santé publique

Jean-Luc Nappert espère que le conseil de Ville de Granby comprendra l’importance d’agir. « Il faut que les prochains bâtiments commerciaux et industriels soient munis de toitures blanches. C’est une question de santé publique », fait valoir le conseiller municipal. « On le fait avec les bâtiments de la Ville (voir encadré : Des toits blancs pour la Ville). Bravo. Maintenant, il faut aussi que ça se fasse sur les autres bâtiments, surtout ceux qui ont de grandes superficies. » 

S’attaquer à ce problème devrait être une priorité, clame M. Nappert. Surtout, insiste-t-il, que des personnes vulnérables sont concernées. « Où sont les îlots de chaleur? Au centre-ville et dans le secteur des Galeries. Qui habite ces endroits? Les personnes âgées et les personnes qui ne sont pas bien nanties, qui n’ont pas accès à un terrain gazonné. Je ne suis pas un fondamentaliste environnemental. Ce que je dis, c’est qu’il faut avancer par étape. La ville peut faire plus, elle peut faire mieux. »

TOITS BLANCS POUR LA VILLE

Si les élus ne semblent pas intéressés par les toitures blanches, les responsables de l’entretien du parc immobilier de la Ville voient des avantages à y recourir. Tant et si bien que d’ici quelques années, l’ensemble des bâtiments municipaux à Granby aura des toitures blanches.

Cette année, deux bâtiments hériteront d’une toiture blanche au terme de travaux de rénovation: la partie est de l’aréna Léonard-Grondin (glace C) et la partie avant de l’hôtel de ville. L’an prochain, ce sera au tour du Palace de voir sa toiture passer au blanc. L’usine d’épuration des eaux usées en a une depuis 2017, les glaces A et B depuis 2016 et la bibliothèque depuis sa rénovation complète en 2014.

« C’est l’orientation qu’on a prise pour les projets à l’interne », indique Gabriel Bruneau, directeur du service de l’aménagement du territoire. « De mon bureau, je vois le toit de la bibliothèque. J’appelle ça ma plage », dit-il en riant.

Le choix d’utiliser du gravier blanc pour recouvrir les toits occasionne des différences de coûts négligeables, selon Gaétan Belhumeur-, chef de la division des actifs aux travaux publics, le responsable de l’entretien du parc immobilier de la Ville. Il les estime de 2 à 3 %.

Les avantages surpassent ce petit inconvénient, dit-il. Le fait que les toitures blanches repoussent les rayons du soleil permet de maintenir la chaleur du toit à de basses températures, causant moins de dommages aux membranes en dessous. Le tout peut faire en sorte de prolonger la durée de vie des toitures, pense M.  Belhumeur. « Le soleil est le grand ennemi des toitures », image-t-il.

« Le marché [de la toiture] s’en va là. Il y a des bénéfices pour l’environnement. C’est très intéressant », a dit M. Belhumeur.

Le Cégep de Granby a aussi opté pour une toiture blanche lors de travaux de rénovation de ses blocs C et D, un investissement de 500 000 $ réalisé en 2016. « On se trouve au centre-ville, dans un grand îlot de chaleur. Comme établissement d’éducation, on a un rôle à jouer pour améliorer l’environnement », a dit François Deschênes, directeur des services administratifs du cégep.