Kim Thúy s’est montrée authentique, volubile et candide en racontant son récit de vie aux étudiants du Cégep de Granby.

L'auteure Kim Thúy se raconte au Cégep de Granby

Même si son passage à Granby n’a été que de courte durée, la ville demeure pour toujours chère à son cœur, affirme l’auteure Kim Thúy. Y revenir la ramène toujours à ses origines, là où a débuté sa deuxième vie, après avoir traversé l’océan et d’innombrables épreuves.

L’auteure d’origine vietnamienne s’est montrée authentique, volubile et candide en racontant son récit de vie aux étudiants du Cégep de Granby. Cette rencontre s’est tenue dans le cadre des premiers Rendez-vous des Sciences humaines organisés sous la thématique « Vivre dans un Québec pluriel ».

Née à Saigon, Kim Thúy vivra au cours de sa tendre enfance les affres de la guerre, celle qu’on appelle la guerre du Vietnam en Amérique, et celle qu’on appelle la Guerre américaine là-bas. « L’Histoire est plurielle ; elle est différente selon le point de vue », explique l’auteure plusieurs fois récompensée.

En 1975, la guerre laisse place au chaos, alors que les communistes du nord envahissent le sud du pays. Des soldats s’installent par dizaines dans les maisons de civils. Tout bien privé est saisi et devient la propriété de l’État. La musique et la lecture sont interdites, sauf quelques exceptions permises par le gouvernement qui cherche à protéger les mœurs tout en censurant les discours contraires au sien.

Les gens sont fouillés pour empêcher qu’ils ne tentent de s’enfuir avec leurs biens. Des femmes transportaient des pièces de viande sous leurs vêtements afin de les revendre sur le marché noir. « Je pourrais vous dire qu’aujourd’hui, un Vietnamien parviendrait facilement à déjouer la sécurité d’un aéroport ! », a lancé la conférencière à la blague, pour expliquer l’ingéniosité, dont les siens ont fait preuve pendant l’occupation.

La fuite

La vie était difficile à Saigon, mais « on s’habitue vite à ces petites persécutions », confie la conférencière.

Sa famille a choisi de fuir le Vietnam pour sauver son oncle et ses frères d’une mort certaine. À l’époque, les jeunes hommes atteignant l’âge de 18 ans à qui on refusait une éducation étaient systématiquement envoyés sur des champs de bataille.

Comme ils appartenaient à la classe persécutée, il y avait peu d’espoir pour les membres de sa famille d’être reçus dans une école. Il fallait donc tenter le tout pour le tout, même s’il n’y avait qu’une très faible chance de survivre après s’être enfui en pleine nuit à bord d’un bateau de pêche bondé de monde.


«  [Être réfugié], c’est être éjecté de son passé, mais pas encore projeté dans son avenir. Le présent et le temps deviennent vides de sens.  »
Kim Thúy

« Quand ma mère a parlé de notre plan à ma grand-mère, celle-ci lui avait répondu qu’elle tuerait son fils [mon oncle], raconte Mme Thúy. Elle lui a rétorqué que son fils était condamné de toute façon. »

Les 13 membres de la famille Thúy ont été entassés avec 205 autres personnes dans la cale d’une embarcation de dix mètres de long pendant plusieurs jours. Impossible de bouger, et donc, de tomber, souligne l’auteure, qui s’est permis quelques détails peu ragoûtants sur la proximité forcée des passagers lors du voyage.

« Tout ce qu’on voyait, c’était l’ombre de son voisin », commente-t-elle.

« Mais notre corps est bien fait, poursuit-elle. Au bout d’un moment, il a bloqué les odeurs [atroces] qu’il y avait dans le bateau pour nous permettre de survivre. Je n’ai même pas le souvenir d’avoir eu faim ou envie. »

L’escale

Par un heureux miracle, le clan a survécu à son périple en mer.

C’est en Malaisie que les migrants, les célèbres boat people, sont débarqués. Durant quatre mois, les Thúy ont côtoyé des centaines d’autres réfugiés dans des conditions difficiles et insalubres.

Une hutte artisanale, fabriquée de sacs de riz et de branchailles leur a servi d’abri, ainsi qu’à deux autres familles.

À ce moment-là, une jeune Kim Thúy réalise la réalité d’être réfugiée. « C’est être éjecté de son passé, mais pas encore projeté dans son avenir. Le présent et le temps qui passe deviennent vides de sens », décrit-elle.

Renaissance

La famille de Kim Thúy n’avait initialement pas été retenue pour immigrer au Canada parce qu’elle n’avait personne pour la parrainer. Or, comme son père parlait français et anglais, il a agi à titre de traducteur auprès des agents fédéraux venus rencontrer les réfugiés. L’un d’entre eux, un Québécois, a proposé en fin de mission de le ramener à la mère patrie.

C’est finalement à Granby que sa famille a posé le pied, le 28 mars 1978, après être descendue d’un autobus contenant 80 Vietnamiens partis de Montréal.

Pour l’auteure, il s’agit d’une véritable renaissance. « Je me souviens que mon corps ne connaissait pas le froid, relate la conférencière. Et la première chose qui m’a marqué, c’est de voir que les gens me semblaient tellement grands ! Il y avait une forêt de géants devant moi. »

L’accueil chaleureux d’un homme qu’elle ne connaissait pas et qui l’a prise dans ses bras l’a profondément touchée. « On était sales, on se sentait dégueulasses. Mais personne n’a hésité à nous serrer dans leurs bras », se souvient Kim Thúy.

« On ne s’était pas regardés dans un miroir depuis qu’on avait quitté la maison, poursuit-elle. La première fois que je me suis revue, c’était dans le regard de ces gens-là. Je ne me suis jamais sentie aussi belle qu’à ce moment-là. »

Elle se rappelle de l’accueil de ses camarades de classe, qui voulaient tous l’inviter dîner chez eux tour à tour, ou qui lui ont fait visiter le Zoo de Granby jusqu’à trois fois par fin de semaine.

Elle est tombée amoureuse de la langue, la seule dans laquelle elle s’imagine dorénavant rédiger ses récits, et ce, même si un professeur en création littéraire lui a déjà suggéré de se trouver une autre voie dans la vie.

Et si les succès s’accumulent pour l’auteure reconnue à travers le monde, celle-ci sait demeurer humble et avide de savoir. Une physicienne rencontrée lors de la remise d’un prix le lui a d’ailleurs dit : « la connaissance est le seul infini que l’humain peut expérimenter ».