La situation à l’urgence de Granby est à ce point critique depuis plusieurs jours que les détournements d’ambulances vers d’autres hôpitaux de la région englobent même la clientèle locale, sauf les cas aigus.

La situation à l’urgence de Granby inquiète

La situation à l’urgence de Granby est à ce point critique depuis plusieurs jours que les détournements d’ambulances vers d’autres hôpitaux de la région englobent même la clientèle locale, sauf les cas aigus. Du jamais-vu, selon des sources près du dossier. À bout de souffle, les effectifs médicaux tentent tant bien que mal de contenir l’hémorragie.

En mars, des ambulanciers avaient exprimé en entrevue à La Voix de l’Est leur « ras-le-bol » d’être redirigés vers d’autres centres hospitaliers, alors que des établissements de la région refusaient certains patients. Ils sonnaient l’alarme, affirmant que la sécurité de la population était ainsi compromise. Une situation qui découle des débordements à répétition à l’urgence de Granby, qui occasionnent de sérieux maux de tête au personnel sur le terrain. 

« Les ambulances détournées, c’est un moyen de dernier recours. Et pourtant, ça devient de plus en plus fréquent à Granby. C’est déplorable, autant pour les patients que pour le personnel médical qui fait tout ce qu’il peut pour garder la tête hors de l’eau. La situation est très préoccupante », a indiqué la présidente du Syndicat des professionnelles en soins des Cantons-de-l’Est, affilié à la Fédération interprofessionnelle de la santé du Québec (FIQ-SPSCE), Sophie Séguin.

En avant-midi lundi, l’urgence du centre hospitalier de Granby (CHG) affichait un taux d’occupation de 175 %, avec 35 civières utilisées sur une capacité de 20. Du nombre, 21 patients se trouvaient à l’urgence depuis 24 heures ou plus, alors que six personnes y étaient depuis plus de deux jours. Une vingtaine de personnes étaient en attente d’hospitalisation. 

Durant la même période, l’urgence de l’hôpital Brome-Missisquoi-­Perkins (BMP) de Cowansville était emplie à 94 % de sa capacité. Huit personnes étaient sur des civières depuis plus d’une journée et une attendait depuis 48 heures ou plus.

Les ambulances ont commencé à être redirigées vers d’autres établissements vers 11 h. Même les patients de Granby ont été transportés à BMP ou vers l’hôpital Honoré-Mercier de Saint-Hyacinthe­, excepté les cas aigus. Cette procédure inhabituelle avait également eu lieu au cours du week-end dernier en raison des débordements à l’urgence du CHG. Or, selon nos informations, depuis 15 ans, trois ambulances sont disponibles de jour et deux la nuit pour desservir la région de Granby, ce qui pose des problèmes logistiques pour la couverture du territoire dans de telles situations.

Sophie Séguin, présidente du Syndicat­ FIQ-SPSCE.

Sur la corde raide

Les débordements à l’urgence de Granby font presque partie depuis le début de 2017 du quotidien des effectifs médicaux, à pied d’œuvre pour maintenir les services aux patients. Pour avoir un portrait d’ensemble de la situation, La Voix de l’Est avait recensé les données de la « situation dans les urgences et temps d’attente » des établissements dans le giron estrien du 9 janvier au 27 février. Durant cette période, les 20 civières disponibles n’ont pas suffi pour accueillir les patients qui ont afflué à l’urgence du CHG, le taux d’occupation oscillant souvent autour de 180 %. Les mois qui ont suivi ont été similaires. Au grand dam du personnel « au bout du rouleau ». 

Le taux de congés de maladie et d’absentéisme y est par ailleurs très élevé. Selon Sophie Séguin, on assiste entre autres au ressac des fusions découlant de l’abolition en 2015 des agences de santé.

 « Pendant qu’on réorganisait le monde administratif chez les gestionnaires, il ne se passait rien sur le terrain, a-t-elle clamé. La planification de la main-d’œuvre aurait dû être faite pour qu’on ne soit plus dans la misère. Mais non. On a perdu deux ans comme ça. Maintenant, on subit les contrecoups. »

La présidente de la FIQ-SPSCE soutient que les risques d’erreurs du personnel sont « exponentiels ». « On ne travaille pas sur une chaîne de montage. Ce sont des humains que l’on traite. [...] Le personnel est épuisé, a-t-elle fait valoir. Mais les gens sont obligés de rester en “temps supplémentaire obligatoire” pour assurer la sécurité des patients en ayant les effectifs minimums sur le plancher. Une fois de temps en temps, ça passe. Mais quand ça devient routinier, c’est un grave problème. La vigilance est très diminuée et les risques d’erreurs grimpent en flèche. Le personnel a peur de faire une erreur qui pourrait être fatale pour les patients. »

Dr Michel Camirand, directeur adjoint des services professionnels du CIUSSS de l’Estrie.

«Ce n’est pas un réflexe qu’on a pris»

La situation qui prévaut depuis plusieurs mois à l’urgence de Granby, et particulièrement au cours des derniers jours, est très préoccupante, a concédé le directeur adjoint des services professionnels du Centre intégré universitaire de santé et de services sociaux (CIUSSS) de l’Estrie, Dr Michel Camirand. Or, la redirection d’ambulances vers d’autres hôpitaux doit être limitée le plus possible, a-t-il soutenu. 

« Ce n’est pas un réflexe que l’on a pris. On essaie de faire pour le mieux pour le personnel, mais surtout pour nos patients. On est très concernés par le fait qu’on veut que les gens de Granby soient traités dans leur milieu. On ne fait pas ça de gaieté de cœur, mais bien parce qu’on n’a pas le choix. »

Selon le Dr Camirand, une grande partie des débordements sont attribuables au nombre élevé de patients en attente d’une place en centre d’hébergement qui transitent à l’urgence. À cela s’ajoutent notamment les gens qui se présentent au centre hospitalier de Granby (CHG) pour des problèmes de santé mineurs pouvant être diagnostiqués et traités ailleurs dans réseau. 

En ce sens, la récente refonte des services de la clinique d’accès de Granby, qui fonctionne au maximum de sa capacité selon le représentant du CIUSSS, doit contribuer à désengorger l’urgence. L’établissement de la rue Saint-Jacques offre depuis quelques mois des soins de santé élargis aux personnes sans médecin de famille via rendez-vous. Les services sont maintenant disponibles à raison de 40 heures par semaine, grâce à la mobilisation d’une vingtaine de médecins. Les gens inscrits au Guichet d’accès à un médecin de famille (GAMF) peuvent réserver une case horaire du lundi au vendredi. 

La situation à l’urgence du CHG demeure toutefois critique. « Ça ne sert à rien de se mettre la tête dans le sable, a imagé le Dr Camirand. Visiblement, malgré les mesures mises en place, on peine à maintenir le roulement normal de patients que l’on devrait avoir à l’urgence. »

Le CIUSSS de l’Estrie est donc « toujours à la recherche active de solutions ». L’achat de places supplémentaires en CHSLD est entre autres envisagé pour libérer des lits de courte durée au CHG. « On veut être prêts pour notre période forte qui s’en vient. C’est un très gros défi qui nous attend au cours des mois à venir. »

- Avec la collaboration de Karine Blanchard