Directrice de la santé publique en Montérégie, Jocelyne Sauvé a joint sa voix à celles de ses homologues pour dénoncer la prochaine offre de Loto-Québec liée jeu en ligne.

La santé publique monte au front

Mécontents de la récente annonce de Loto-Québec qui proposera désormais du jeu en ligne, les directeurs de santé publique des 18 régions du Québec ont tenu un point de presse à Montréal hier afin de demander un moratoire d'au moins un an sur cette décision, le temps d'en étudier en profondeur les tenants et aboutissants.
Le gouvernement du Québec paiera cher sa décision, affirment les directeurs. Selon eux, l'augmentation de l'offre de jeu proposée par Loto-Québec marquera une hausse du nombre de joueurs et, conséquemment, du nombre de personnes développant un problème de jeu à un niveau ou à un autre. Pour ce faire, ils s'appuient sur le modèle de la Suède où, selon une étude, 52 % des nouveaux joueurs en ligne sur le site d'État «Svenska Spel» n'avaient jamais joué sur d'autres sites auparavant.
 
«La logique est simple: si on augmente l'offre d'un produit de consommation et qu'on lui donne une plus grande visibilité et accessibilité, les consommateurs répondent», a expliqué Jocelyne Sauvé, directrice de santé publique pour la Montérégie, en entrevue à La Voix de l'Est quelques heures après le point de presse, auquel elle a participé.
Mme Sauvé et ses homologues craignent en fait que le jeu sur internet ouvre une porte à du jeu facile, confortable et sans crainte du regard critique des autres.
Ce à quoi Loto-Québec et le ministre des Finances, Raymond Bachand, ont répondu que, de toute façon, quelques milliers de sites de jeu non réglementés étaient déjà disponibles aux Québécois à l'heure actuelle. «Il s'agit pour Loto-Québec de canaliser cette offre (...) dans un circuit contrôlé, dans un environnement sécuritaire dont l'intégrité serait irréprochable», a affirmé Loto-Québec par voie de communiqué.
En entrevue à La Presse canadienne, M. Bachand a en outre ajouté que «moins de 1 % des joueurs éprouvaient des problèmes de jeu pathologique».
Une assertion que Jocelyne Sauvé tient à mettre en perspective.
«Ce ne sont pas tous les problèmes de jeu qui sont pathologiques, a-t-elle précisé. Ça englobe donc beaucoup plus de monde que ça. Une étude estime qu'en Colombie-Britannique, environ 30 % des joueurs en ligne ont développé un problème de jeu. C'est énorme!»
Problème local
En se fiant aux études sur la question menées ailleurs au pays ainsi que sur les tendances québécoises, Mme Sauvé avance qu'à l'heure actuelle, la santé publique évalue à 4500 le nombre de personnes aux prises avec un problème de jeu en Montérégie seulement. Et en insufflant à ce chiffre l'effet noté dans les régions où le jeu en ligne a été étatisé, cette valeur pourrait exploser à 30 000 personnes d'ici une dizaine d'années. Un chiffre «hallucinant», commente Jocelyne Sauvé, qui note par ailleurs que le jeu en ligne est une des formes les plus addictives de jeu.
Celle-ci s'inquiète également de l'impact sur les mineurs qui, malgré les promesses de vigilance du gouvernement et de Loto-Québec, pourraient voir facilité leur accès au jeu en ligne.
«On le sait, les jeunes de moins de 18 ans sont ceux qui sont les plus débrouillards en informatique; il y a toujours possibilité de dérapage», dit-elle.
Impact financier
En plus des conséquences physiques et psychosociales que peuvent entraîner les problèmes de jeu, les directeurs de la santé publique ont mis en relief les impacts financiers que peut avoir un accroissement de ces problèmes au sein de la population.
Selon une évaluation de la Canada Tax Foundation, chaque joueur pathologique entraînerait annuellement des coûts de 56 000 $ pour l'État. Aux États-Unis, chaque bénéfice de 1 $ du jeu d'État en coûterait 6 $ à la société.
«Le gouvernement dit que ce serait une source de revenus, mais ce serait également une importante source de dépenses, résume Mme Sauvé. C'est donc un problème majeur auquel le gouvernement s'expose, et c'est pourquoi il faut bien documenter tous les impacts.»
Dans cette veine, les directeurs de la santé publique font non seulement la demande de repousser d'au moins un an l'étatisation du jeu en ligne, mais ils réclament également le financement de campagnes de prévention pan- québécoises, la formation d'un comité d'éthique sociale indépendant, une période transitoire de deux ans afin de «monitorer» les modalités de commercialisation ainsi que la création d'une politique sur les jeux d'argent pour, disent-ils, «développer une vision globale où chaque modification à l'offre de jeu serait analysée en fonction de son impact sur le développement des problèmes de jeu».
Même si ses doléances et celles de ses confrères ont déjà reçu un accueil assez froid du gouvernement et de Loto-Québec, Jocelyne Sauvé soutient que la création d'un débat public demeure l'élément central de leur démarche.
«Ce qu'on reproche, c'est que ça ait été fait sans débat et qu'on ait été placés devant un fait accompli, conclut-elle. Mais si la population réagit et qu'une discussion est engendrée, le gouvernement pourrait décider d'attendre.»