«Les puits sont rendus très très bas, il faut que les <em>checke</em> aux deux-trois heures, ça me stresse», explique Richard Breton, responsable du réseau d’aqueduc et d’égout de Roxton Pond.
«Les puits sont rendus très très bas, il faut que les <em>checke</em> aux deux-trois heures, ça me stresse», explique Richard Breton, responsable du réseau d’aqueduc et d’égout de Roxton Pond.

La pénurie d’eau plus criante que jamais à Roxton Pond

Richard Breton porte un lourd fardeau sur ses épaules. Le responsable du réseau d’aqueduc et d’égout de Roxton Pond doit pallier le manque d’eau de cette municipalité où il travaille depuis 20 ans. «Je me réveille à toutes les deux heures pour vérifier où en sont mes puits et si mes camions pour le transport d’eau suffiront.» Une variante du supplice de la goutte, en quelque sorte.

Avec son téléphone, M. Breton connaît en tout temps le niveau de son puits de référence, parmi les trois qui composent le réseau existant. Depuis plusieurs jours, le niveau est à 68 m, flirtant avec la profondeur minimale. Après, la pompe distribuant l’eau potable aux quelque 1800 adresses desservies dans la municipalité cesse de fonctionner. À 67 m, tout s’arrête. Depuis deux semaines, des camions-citernes en provenance de l’usine de filtration de Granby arrivent en renfort, à coup de 40 mètres cubes (m3) et de 330$ par voyage.

«Les puits sont rendus très très bas, il faut que je les checke aux deux-trois heures, ça me stresse», explique M. Breton, qui en est responsable depuis leur mise en fonction en 2006. Soulignons qu’à cette époque, les puits étaient censés fournir 1000 m3 d’eau par jour, ce qui n’est pas le cas.

Cette capacité s’est rapidement tarie. Grosso modo, les puits fournissent l’été et l’automne la moitié de ce qui était prévu, soit 500 m3/j. Parallèlement, le confinement et le temps sec des dernières semaines ont fait monter en flèche la consommation d’eau. En remplissant leur piscine et en arrosant leur gazon, les Roxtonais ont fait grimper leur consommation à 900 m3 par jour la fin de semaine dernière. Des pointes à 1000 m3 ont même été observées cette année.

Dimanche dernier, neuf voyages de camions-citernes ont été nécessaires afin de garder à flot le réservoir d’eau potable de la municipalité, dont la capacité est de 800 m3 (ou 800 000 litres). C’est là que les camions-citernes déversent leur chargement.

«La nappe phréatique est fragile», ajoute Pierre Fontaine, maire de la municipalité, qui souhaite pourtant continuer à voir sa ville accueillir de nouveaux résidents.


« Ce qui arrive est extrêmement plate. On a 1800 familles qui ont besoin d’eau, qui sont brimées. Nos citoyens se retrouvent pris en otages là-dedans. »
Pierre Fontaine, maire de Roxton Pond

La pression sur le réseau est énorme. Richard Breton ne dort plus: «Je leur ai dit [à la municipalité] qu’il fallait faire quelque chose, car je ne mettrai pas ma santé en l’air pour ça.» Il a été entendu. Lundi, Roxton Pond a interdit l’arrosage, et ce, jusqu’à nouvel ordre.

Pierre Fontaine, maire de Roxton Pond depuis novembre 2017

La solution: quatre puits de plus

Depuis son élection en 2017, Pierre Fontaine est conscient du défi de la pénurie d’eau pour la municipalité. C’est en effet depuis septembre 2017 que les puits de la municipalité ne suffisent plus à fournir toute l’année.

Le problème n’est pas nouveau. Mais cette année, l’aide extérieure des camions-citernes est arrivée 45 jours plus tôt que d’habitude en raison du temps sec et du confinement. «Richard Breton était en état de panique», se souvient le maire.

Pourtant, la solution est là, tout près. Quatre nouveaux puits, d’une capacité suffisante pour alimenter le réseau, ont été forés et mesurés par la compagnie Laforest Nova Acqua il y a deux ans.

Trouver ces puits n’a pas été une mince affaire. «Depuis 2014, de mémoire, on a effectué 14 forages pour trouver une source d’eau satisfaisante», se souvient M. Fontaine.

Le maire aimerait pouvoir raccorder ces nouveaux puits au réseau existant cet automne, afin que Roxton Pond redevienne de nouveau autonome en eau potable. Et ce, «pour les 50 prochaines années».

Les quatre nouveaux puits apparaissent en orange sur cette carte, ceux en bleu étant les puits existants. Le réservoir et l’usine de filtration se trouvent en bas à droite, en bleu sur le plan, près d’un des puits.

Refus de la Commission de protection du territoire agricole

Les dirigeants municipaux se trouvent toutefois pris aujourd’hui dans les méandres de la Commission de protection du territoire agricole (CPTAQ). Obtenir son autorisation est un préalable incontournable au raccordement des puits. En effet, les quatre puits se trouvent sur un terrain (partie du lot 3 721 987) zoné vert — ou «agricole» —, dont l’usage est protégé par la CPTAQ.

Avant d’obtenir l’appui de la MRC de la Haute-Yamaska en décembre 2018, Roxton Pond a mandaté l’arpenteur-géomètre Daniel Touchette afin de déposer une demande à la CPTAQ d’autoriser l’usage du terrain «à des fins non agricoles».

Réponse de la CPTAQ : c’est non. Le tribunal administratif a fermé le dossier, refusant de l’analyser en profondeur, selon sa décision datée du 24 mars dernier. Motif: le terrain convoité par la municipalité jouxte les terrains constructibles, zonés «blanc».

Même la présence d’une parcelle d’un autre terrain agricole, sorte de zone tampon d’une cinquantaine de mètres séparant le terrain acquis par la Ville (où se trouvent les puits) des terrains résidentiels situés le long de la route 139, n’a pas suffi à convaincre la CPTAQ de l’usage non agricole visé par la municipalité pour son terrain.


« Ça fait six ans qu’on cherche de l’eau et ça fait deux ans qu’on vit d’espoir avec les puits qu’on a trouvés. Avec le manque d’eau qu’on vit, j’espère qu’il y en a à la CPTAQ qui dorment mal. »
Richard Breton, responsable du réseau d’aqueduc et d’égout de Roxton Pond

Le maire n’en revient pas

Le maire Pierre Fontaine n’en revient toujours pas.

«On a fait nos devoirs, mais on s’est fait barrer, insiste le maire. Quand tu vois à la CPTAQ un dossier de cette ampleur-là, d’une municipalité qui a besoin d’eau, un dossier qui n’est pas nouveau, et que tu fermes le dossier [sans l’analyser], il me semble que la personne responsable aurait dû prendre le temps de nous appeler pour demander des précisions : “M. Fontaine, pourriez-vous modifier votre demande, car on croit que vous voulez extensionner votre zone blanche, est-ce que c’est le cas ?” On lui aurait dit tout simplement non, et on lui aurait envoyé un autre [numéro de lot] s’il avait fallu.»

Le maire se défend de vouloir prolonger la zone blanche (résidentielle). Il souhaite simplement obtenir le droit de raccorder les puits au réseau existant.

La présence d’une parcelle d’un autre terrain agricole, sorte de zone tampon d’une cinquantaine de mètres séparant le terrain acquis par la Ville (où se trouvent les puits) des terrains résidentiels situés le long de la route 139, n’a pas suffi à convaincre la CPTAQ de l’usage non agricole visé par la municipalité pour son terrain.

La municipalité a alors fait appel à l’avocat Yves Boudreault spécialisé en zonage agricole, du cabinet Tremblay Bois, afin de trouver une autre solution. «M. Touchette [...] s’est buté à une prise de décision discutable et restrictive, commente l’avocat. La CPTAQ a considéré qu’une telle demande, en raison de sa localisation et au regard d’une disposition de la loi, devait être obligatoirement assimilée à une demande d’exclusion [de la zone agricole] et non à une demande d’autorisation d’usage à une fin autre, étant donné que le lot sur lequel porte la demande est contigu à la zone blanche.»

L’avocat spécialiste a alors suggéré à la Ville de faire cadastrer la portion de terrain sur laquelle se trouvent les quatre puits— acquise de la Ferme Blanchard inc — afin de persuader la Commission de protection du territoire agricole du bien-fondé de leur demande. «Techniquement, cela fera en sorte que le lot sur lequel porte la demande ne sera pas contigu à la zone blanche», explique Me Boudreault.

La CPTAQ a pris acte de cette nouvelle démarche, sans la commenter. M. Touchette devrait être en mesure de redéposer la demande à la CPTAQ dans environ un mois.

Des chances «plus que raisonnables»

Dans le monde municipal, la demande de Roxton Pond semble «très commune», selon Me Boudreault.

«Le fait que des municipalités implantent des infrastructures de ce genre-là en zone agricole, c’est très bien documenté à la Commission, et généralement, quand la démonstration est faite [de l’usage à des fins non agricoles], je ne connais pas de cas où cela a été refusé.»

Par conséquent, selon l’avocat, les chances que le dossier modifié aboutisse sont «plus que raisonnables», d’autant plus qu’il s’agit «d’un dossier d’intérêt public qui est urgent».

Effectivement, le temps presse, et le maire de Roxton Pond s’impatiente.

Après la CPTAQ, il faut ensuite obtenir les certificats d’autorisation du ministère de l’Environnement, puis aller en appel d’offres. «Si on avait eu une réponse positive de la CPTAQ [ce printemps], on aurait pu faire les travaux cet automne et être prêts pour 2021», imagine M. Fontaine. Désormais, rien n’est moins sûr...

«Ce qui arrive est extrêmement plate et je veux que les gens sachent que ce n’est pas de ma faute si on manque d’eau, précise le premier magistrat de la Ville. On a 1800 familles qui ont besoin d’eau, qui sont brimées. Nos citoyens se retrouvent pris en otages là-dedans.»

En attendant, le responsable du réseau d’aqueduc Richard Breton en a gros sur le cœur. «Ça fait six ans qu’on cherche de l’eau et ça fait deux ans qu’on vit d’espoir avec les puits qu’on a trouvés, raconte-t-il. Avec le manque d’eau qu’on vit, j’espère qu’il y en a à la CPTAQ qui dorment mal.»