La passion de Paluche

CHRONIQUE / Le paternel réfléchissait à s’en fendre l’âme. Charles Baudelaire ? Connais pas. Émile Nelligan ? Non plus. Le troisième, ce Jean-Paul Daoust ? Encore moins. Qui sont donc ces trois hommes sortis de nulle part ?

Il n’y comprenait rien, avec ses quelques années d’école. Il finit par s’esclaffer, croyant à une blague de son voisin Ti-Bi qui lui aurait envoyé de la parenté un peu déjantée. L’aîné de celui-ci, Paluche, avait les yeux brillants. Visiblement, il connaissait le nom de deux de ces trois visiteurs.

Mais devant l’accoutrement de ces invités inattendus, il ne pouvait s’empêcher de douter.

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Je crois qu’on y est allé un peu fort sur l’alcool ces derniers jours, ne put s’empêcher de penser Pépère, en regardant la bouteille de vin qu’il tenait toujours à la main. Et puis zut, un verre de plus ne fera pas de mal.

Tandis que Paluche s’installait sur le divan, Pépère alla chercher son limonadier et cinq verres à la cuisine. En s’appuyant contre le comptoir, il pensa à la bonne façon de les accueillir. Il y avait déjà beaucoup de monde chez lui. La bienséance imposait d’accueillir les sans-abris — le statut que Pépère attribuait à ses nouveaux invités — durant les Fêtes. Après tout, peu importe sa fortune, chacun de nous avait droit à des moments de réjouissance.

28 décembre

Un éclat de rire, celui de Paluche, attira l’attention du père de famille. En enjambant les quelques mètres qui le séparaient du salon, il surprit les trois hommes en grande conversation avec l’adolescent.

« Tu dois exploiter ce talent qui t’habite, Paluche », lui disait Baudelaire, poète du passé. « Ne dédie pas ta vie à la terre ou à Dieu », reprenait Nelligan, toujours aussi contraint dans ses mouvements puisqu’il revêtait toujours, et curieusement, une camisole de force. « Marie-toi aux strophes et aux vers », complétait Daoust en roulant ses « r ».

Pépère n’en croyait pas ses oreilles. Dédier sa vie à la poésie, c’était bien de ça qu’il était question !

« Mon fils fera ce que je choisis pour lui », interrompit avec colère le père de famille. « Il deviendra curé ou prendra ma relève à la menuiserie ! »

Les trois poètes sourirent et une lueur de plaisir apparut dans leurs yeux. Le poète du futur se leva. « Voilà la raison de notre présence. Nous voulons te faire voir quelle sera la vie de ton fils s’il ne vit pas de sa passion. »

Soudainement, le piaillement des oiseaux, le bruit du vent et les cris des enfants jouant à l’extérieur s’estompèrent. Seuls les bruits du crépitement du feu meublaient l’espace entre les quatre hommes et Paluche.

Le vin aidant, Paluche et Pépère s’endormirent et rêvèrent, guidés tour à tour par les trois visiteurs du passé, du présent et du futur.

Le rêve mena d’abord les protagonistes dans le passé. Le jeune Paluche, encore la couche aux fesses, est entouré de papiers d’emballage, un jouet de bois près de lui. Ses frères et sœurs sont dispersés et s’amusent avec leur cadeau. Mais Paluche, lui, n’en a que pour le livre que sa mère a reçu d’une tante de la grande ville.

« C’est à ce moment-là que la magie des mots a commencé à opérer sur Paluche, même s’il ne savait pas encore lire », chuchote Charles Baudelaire devant ce spectacle.

L’enfant assis là, à la lueur du feu, survolait les mots sans les comprendre et dessinait leur forme du bout de ses doigts. Pépère grommela en regardant autour de lui. Oui, il se souvenait de cette soirée. Ça avait été un sapristi de beau Noël.

Dans un deuxième rêve, le poète du présent, Émile Nelligan, guida le duo dans la chambre que Paluche partageait avec ses frères. Ils se retrouvèrent face au Paluche d’aujourd’hui, grand et maigre comme une asperge. Installé sur son lit, un cahier sur les genoux et un crayon au bord des lèvres, il rêvassait. Non, il réfléchissait, plutôt. C’était ce matin, se souvint Paluche.

À suivre.