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Kim Verreault, coordonnatrice du Groupe Actions Solutions Pauvreté (GASP) de la Haute-Yamaska, n’entrevoit pas un Noël blanc. Au contraire, les festivités du temps des Fêtes risquent d’être assombries pour plusieurs personnes de la région.
Kim Verreault, coordonnatrice du Groupe Actions Solutions Pauvreté (GASP) de la Haute-Yamaska, n’entrevoit pas un Noël blanc. Au contraire, les festivités du temps des Fêtes risquent d’être assombries pour plusieurs personnes de la région.

La pandémie frappe durement les moins nantis

Marie-Ève Martel
Marie-Ève Martel
La Voix de l'Est
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L’année qui s’achève n’a pas été de tout repos pour personne. Les personnes démunies, elles, ont été particulièrement touchées par le ressac des deux vagues de la pandémie. Tel un tsunami, la crise sanitaire a tôt fait de les submerger, et garder la tête hors de l’eau est devenu un défi de tous les instants.

Kim Verreault, coordonnatrice du Groupe Actions Solutions Pauvreté (GASP) de la Haute-Yamaska, n’entrevoit pas un Noël blanc. Au contraire, les festivités du temps des Fêtes risquent d’être assombries pour plusieurs personnes de la région.

« Le portrait est très inquiétant », laisse tomber celle pour qui la pandémie de la COVID-19 a fait de nouveaux itinérants partout au pays, au Québec et ici même, dans la région de Granby. « On a des familles et des gens seuls qui ont fini par se retrouver à la rue, dit-elle. Des gens qui ont perdu leur emploi, d’autres dont le chômage a pris fin sans qu’ils ne soient parvenus à se trouver du travail ou des gens qui gagnent à peine le salaire minimum et qui n’ont pas été en mesure d’encaisser l’augmentation du coût de la vie et les nouvelles dépenses engendrées par la pandémie. »

Les loyers et le panier d’épicerie sont parmi les dépenses ayant crû le plus au cours de la dernière année, et ce, au-delà de l’index des prix à la consommation. Pour 2021, des chercheurs canadiens du secteur agroalimentaire s’attendent à ce qu’il en coûte de 3 à 5 % de plus pour nous nourrir.

« Souvent, c’est l’épicerie qui écope quand on doit se serrer la ceinture, explique Nicolas Gauthier, agent de mobilisation chez Action Plus Brome-Missisquoi. Les gens ne peuvent pas renégocier leur loyer, alors ils le paient et coupent dans la nourriture ensuite. »

Les gens qui vivent de l’aide sociale, contrairement aux travailleurs qui ont eu droit au chômage ou à la Prestation canadienne d’urgence (PCU), n’ont pas obtenu de supplément pour pallier cette augmentation subite des dépenses. « Les familles ont des allocations familiales qui leur permettent de garder la tête hors de l’eau, dans bon nombre de cas. Les plus pénalisés, ce sont les personnes vivant seules, les célibataires et les couples sans enfant à charge », estime Éric Vachon, porte-parole de SOS Dépannage.


« Il y a eu une fragilisation certaine. Ça a mené beaucoup de gens sur le bord du précipice, et ceux qui s’y trouvaient déjà sont tombés dedans. »
Steve Bouthillier, directeur de la ressource en hébergement pour hommes Le Passant

« Il y a des gens sur l’aide sociale qui avaient un petit revenu d’appoint issu d’un travail à temps partiel, comme c’est légalement permis pour eux de le faire, précise la directrice générale de l’ACEF Montérégie-Est, Nicole Laverrière. Avec la pandémie, ce revenu leur a été coupé, soit parce qu’ils ont perdu leur emploi, soit parce que l’entreprise qui les engageait a été contrainte de fermer. Souvent, c’était avec ce petit supplément de revenu légal qu’ils étaient en mesure de s’organiser. »

Mme Laverrière dit remarquer aussi qu’un plus grand nombre de travailleurs autonomes ont recours aux services de l’organisme qu’elle dirige. « Eux aussi se sont retrouvés privés de revenus et plusieurs ont pigé dans leur coussin, s’ils ne l’ont pas tout dépensé, note-t-elle. Au Québec, on n’est pas les champions de l’épargne, disons. »

COVID ou pas, il y a encore des accidents et des maladies qui surviennent, faisant en sorte de placer certaines personnes dans une situation financière précaire, rappelle Éric Vachon, porte-parole de SOS Dépannage.

Précarisation

Or, la perte de revenus engendrée, la pandémie a dans certains cas rendu la situation financière précaire d’individus à un seuil critique. « On a eu vent de cas de gens qui n’avaient plus d’argent pour payer leur loyer et qui l’ont perdu, ou bien qui n’ont pas été capables de se trouver un appartement dans leurs moyens, qui ont fini par dormir dans leur véhicule. C’est très inquiétant », mentionne Kim Verreault.

« Il y a eu une fragilisation certaine, relève Steve Bouthillier, directeur de la ressource en hébergement pour hommes Le Passant, qui a fait face à une hausse de la demande cette année. Ça a mené beaucoup de gens sur le bord du précipice, et ceux qui s’y trouvaient déjà sont tombés dedans. »

Parfois, la marge de manoeuvre financière est si infime que le moindre imprévu devient catastrophique. « On dessert des gens qui sont normalement serrés dans leur budget et qui ont besoin d’une aide régulière ou temporaire, indique Éric Vachon. On a déjà vu des situations où, par exemple, leur frigo a lâché et ils ont perdu toute la nourriture qu’il y avait dedans, mais ils n’ont pas d’argent ni pour un frigo neuf, ni pour remplacer cette nourriture. COVID ou pas, il y a encore des accidents et des maladies qui surviennent et qui font en sorte de placer certaines personnes dans une situation financière précaire. »

La pandémie, avec ses restrictions sanitaires imposant une certaine distanciation sociale, a aussi eu pour effet d’envoyer à la rue ceux qui pratiquaient l’itinérance cachée, c’est-à-dire qui sont hébergés chez une connaissance ou un ami quelques jours à la fois avant d’atterrir sur le sofa d’un autre proche, sans jamais établir domicile quelque part.

Tout autant de signes qui démontrent que la pauvreté ou l’itinérance ne sont pas toujours visibles au premier regard, ou « écrits dans le front de la personne », pour reprendre les mots de la coordonnatrice du GASP. « Quand on pense à l’itinérance, tout le monde a l’image d’un homme malpropre d’un certain âge qui est vêtu de haillons et qui fouille dans les poubelles. Ce n’est pas ça la réalité, dénonce-t-elle. Ça peut être une personne qui travaille sur le salaire minimum, qui a des vêtements, mais qui dort dans sa voiture. »

Nouveaux venus et retours

En plus de mener de nouvelles personnes dans la pauvreté, la pandémie a coupé l’élan de ceux qui venaient de s’en sortir ou qui étaient en voie d’améliorer leur sort. « À l’occasion, on voit quelques nouveaux en plus de notre clientèle habituelle. On a aussi revu des anciens usagers qui n’étaient pas venus depuis quelques mois, voire quelques années », mentionne la directrice générale de Partage Notre-Dame, Chantal Descoteaux. « C’est sûr que quand on se relève, on demeure encore fragile pendant un certain temps, et ça ne prend pas beaucoup de vent dans la face pour nous faire retomber », illustre pour sa part M. Bouthillier, qui a lui aussi accueilli d’anciens pensionnaires cette année.

Ceux-ci sont toutefois plus en mesure de se débrouiller pour s’en sortir. « Les vieux de la vieille connaissent les trucs, explique Kim Verreault. Mais ceux qui tombent dans l’itinérance du jour au lendemain, où vont-ils trouver à manger, où iront-ils dormir? »

Il n’est pas inusité que certaines personnes itinérantes commettent volontairement un délit dans le seul but de passer l’hiver en prison, à l’abri, ajoute la coordonnatrice. « Quand tu es en mode survie, tu ne raisonnes pas logiquement », note-t-elle.

Démunis et isolés

La pauvreté s’accompagne la plupart du temps de l’isolement. Un isolement accentué par les restrictions sanitaires et la distanciation sociale imposées par les autorités de la santé publique afin de limiter la propagation du coronavirus.

Depuis le printemps, il n’est plus possible pour les usagers du Partage Notre-Dame de consommer leur repas sur place, de prendre un café et de socialiser avec les autres personnes qui fréquentaient l’établissement de la rue Racine.

« On a perdu des joueurs, reconnaît sa directrice générale. Pour certaines personnes, venir ici était leur seule activité sociale, leur seule manière de rencontrer des gens. »

La honte et la culpabilité ressenties par des personnes vivant sous le seuil de la pauvreté contribuent aussi à leur isolement. « Il n’est pas rare que nos nouveaux clients, si on peut le dire ainsi, attendent à la toute dernière minute avant d’oser demander de l’aide », illustre Mme Descoteaux.

Un constat que dresse aussi M. Vachon. « C’est vraiment dur pour l’estime de soi et l’orgueil de se présenter dans une banque alimentaire, particulièrement la première fois, explique-t-il. Ça fait en sorte que beaucoup de gens hésitent avant de venir la toute première fois. »

Le portrait n’est cependant pas composé uniquement de zones d’ombre. Après avoir connu un pic de demandes d’aide alimentaire au début de la première vague de la pandémie, SOS Dépannage a depuis vu la situation se stabiliser. « Quand la pandémie est arrivée, on a connu une hausse des demandes de 274 %. On se demandait vraiment comment on réussirait à répondre à la demande », confie M. Vachon.

Les surprises de la PCU

L’entrée en vigueur et le versement de la Prestation canadienne d’urgence (PCU) a tôt fait de ramener la situation à la normale. « Même que cet été, on a eu moins de demandes que l’an passé », confirme M. Vachon, ajoutant que le passage de la région en zone rouge et la fermeture subséquente de plusieurs commerces et entreprises ont provoqué un soubresaut dans les demandes, qui sont redescendues au niveau habituel en fin d’année.

Par contre, plusieurs personnes ayant bénéficié de la PCU en 2020 n’y avaient pas droit, font état plusieurs intervenants. Ces individus pourraient être pris au dépourvu l’an prochain quand sera le temps de rendre des comptes à Revenu Canada. « Ils craignent les conséquences de ce que ça pourrait avoir, relève Nicole Laverrière. Pourtant, cet argent, ils en ont eu besoin. »

Steve Bouthillier, directeur de la ressource d’hébergement pour hommes Le Passant, a accueilli d’anciens pensionnaires cette année.

D’autres prestataires de la PCU, cette fois-ci légitimes, pourraient peut-être se trouver dans l’eau chaude au moment de payer l’impôt sur les montants obtenus. « Beaucoup de gens craignent de ne pas être en mesure de rembourser leur part d’impôt sur la PCU qu’ils ont touchée, relève la députée fédérale de Shefford, Andréanne Larouche. Ce n’est pas tout le monde qui a réalisé qu’il faudrait en rembourser une partie à la toute fin et qui en ont mis de côté. C’est une aide à double tranchant. »

Soulagées d’avoir une aide financière, plusieurs personnes ont repoussé la réorganisation de leurs finances. « Les gens se sentaient en sécurité avec la PCU, alors ils se disaient qu’ils en avaient d’abord jusqu’en mai, puis en septembre... mais elle a fini par finir », rappelle Mme Laverrière, qui s’attend donc à ce que 2021 soit une année passablement occupée pour son organisme, qui conseille les contribuables en ce qui concerne les finances personnelles.

« J’ai bien hâte de voir... » laisse-t-elle entendre.

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AGIR EN AMONT

Plusieurs acteurs du milieu communautaire sont toutefois d’avis que des mesures d’aide devraient être mises en place au-delà des ressources d’urgence qui sont déployées en temps de crise. Si les plus vulnérables étaient plus épaulés à longueur d’année, estiment-ils, ils seraient moins nombreux à avoir besoin de soutien de dernier recours.

«On n’est pas tous égaux face à une crise, clame Nicolas Gauthier, agent de mobilisation chez Action Plus Brome-Missisquoi, un organisme d’aide et de défense des droits des moins nantis. La COVID frappe d’abord et surtout les plus vulnérables.»

La coordonnatrice du Groupe Actions Solutions Pauvreté de la Haute-Yamaska, Kim Verreault, abonde en ce sens. «On ne peut plus se mettre la tête dans le sable et faire semblant que ces gens-là n’existent pas, que l’itinérance et la pauvreté n’existent pas et qu’il n’y a pas de problème», martèle-t-elle.

Parce qu’elles ne bénéficient pas d’augmentations récurrentes de leur revenu pour compenser les hausses des biens de base et de leur loyer, les personnes démunies ne font que s’appauvrir année après année. C’est pourquoi le Front commun des personnes assistées sociales, dont font partie plusieurs organismes de la région, réclame un revenu universel garanti qui permettrait à quiconque de se loger et de se nourrir adéquatement. «La sécurité économique et la sécurité alimentaire, c’est la même chose, estime M. Gauthier. La solution va au-delà du simple dépannage d’urgence si on veut endiguer le problème de la pauvreté une fois pour toutes.»

Plus de logements abordables

Une plus grande accessibilité à des logements éviterait à un grand nombre de personnes de se retrouver à la rue. «Des gens qui cherchent un toit, il y en a, clame Kim Verreault. Ils passent pour des paresseux parce qu’ils ne trouvent pas, mais au contraire, ils font beaucoup de démarches. Mais ça ne fonctionne pas, parce qu’ils sont victimes de préjugés et de discrimination.»

L’augmentation du nombre de logements sociaux, accessibles et abordables fait partie de la solution, plaide-t-on. Andréanne Larouche a effectué plusieurs représentations afin qu’il s’en construise davantage au pays, mais aussi dans la région. «Cette année, le fédéral a annoncé des investissements, mais ça en prendrait beaucoup plus, soulève l’élue. Il faut aussi s’assurer que les personnes qui ont accès à un logement social puissent être en mesure de le conserver par la suite.»  Selon les estimations de son parti, le Bloc québécois, il manque actuellement 15 000 logements sociaux au Québec; Ottawa propose d’en construire 4000 à l’échelle canadienne sur dix ans.