Mario Gendron
Mario Gendron
Le retour des soldats dans leurs foyers, à la fin de la Première Guerre mondiale, est le principal vecteur de la grippe espagnole au Québec.
Le retour des soldats dans leurs foyers, à la fin de la Première Guerre mondiale, est le principal vecteur de la grippe espagnole au Québec.

La grippe espagnole à Granby

CHRONIQUE / La pandémie de COVID-19 qui déferle sur le monde évoque le douloureux souvenir de la grippe espagnole qui, prolongeant l’œuvre meurtrière de la Première Guerre mondiale, emporte entre 50 et 100 millions de personnes, dont 14 000 Québécois. Granby ne sera pas épargnée par le fléau, comme en témoignent éloquemment les registres de la paroisse Notre-Dame pour les mois d’octobre et novembre 1918, avec 58 décès pour les deux mois, soit environ quatre fois plus qu’en temps normal.

Les symptômes de la grippe espagnole provoquent l’effroi : forte fièvre, courbatures, maux de tête, congestion nasale, auxquels s’ajoute rapidement une toux violente, accompagnée de crachats sanglants et d’une détresse respiratoire, en plus de complications cardiaques ou digestives. Sans antibiotiques ni antiviraux à leur disposition, les médecins sont impuissants, ce qui ajoute au sentiment de détresse des malades. (Marine Corniou, « Grippe espagnole : la grande tueuse », Québec Science, septembre 2015)

L’épidémie fait ses premiers malades granbyens au début d’octobre 1918. Même si on n’enregistre encore aucun décès, le Bureau d’hygiène ordonne, par mesure préventive, de fermer les écoles, le cinéma Varieties, le bureau de poste, les salles de billard et de quilles. La mesure, croit-on, ne devrait pas se prolonger plus d’une semaine pour les 6000 habitants de la ville.

Le Bureau d’hygiène décrète aussi que toute personne décédée de la grippe espagnole doit être enterrée dans les 24 heures. Quant aux médecins, on leur intime l’ordre d’isoler les malades et de désinfecter leurs résidences, c’est-à-dire de prendre les mêmes précautions que s’il s’agissait de la diphtérie, une maladie avec laquelle ils sont familiers.

Aussi, sans interdire formellement la messe du dimanche, les autorités sanitaires recommandent aux fidèles de s’abstenir d’y assister. Les églises protestantes de Granby décident de se plier aussitôt à cette directive. Car, comme l’affirment les représentants des diverses confessions protestantes, il est de leur devoir de se conformer aux enseignements du savoir médical et de la science sanitaire.

Le retour des soldats dans leurs foyers, à la fin de la Première Guerre mondiale, est le principal vecteur de la grippe espagnole au Québec.

Mais avec 200 cas de grippe et déjà quelques morts au milieu du mois d’octobre, le siège promet d’être long et difficile; on croit maintenant plus prudent d’enrôler les cinq médecins de la ville dans le Bureau d’hygiène. Malgré les mesures de prévention, le bilan du mois est dévastateur : 13 morts et environ 200 personnes toujours atteintes. Le spectacle d’une ville où toute vie sociale a été mise entre parenthèses, et où une centaine de maisons ont été placardées avec l’inscription « Grippe-Influenza », se révèle, quant à lui, tout à fait désolant.

Durant la première moitié du mois de novembre, le nombre des malades diminue, mais les cas de grippe qui s’ajoutent sont toujours aussi virulents et la liste des morts s’allonge. Avec encore une cinquantaine de personnes atteintes, le Bureau d’hygiène autorise l’ouverture des écoles à la fin du mois et la vie, lentement, reprend son cours. L’épidémie de grippe espagnole aura donc duré deux mois et emporté dans la mort, selon des estimations conservatrices, entre 25 et 40 des citoyens de Granby, soit autant que les deux guerres mondiales.

Mario Gendron, Société d'histoire de la Haute-Yamaska