L’infirmière Annie Gélinas travaille à temps complet à L’Envolée depuis janvier.

Innover... à contre-courant

Alors que les urgences des hôpitaux de la région débordent, le centre de traitement des dépendances L’Envolée, à Shefford, a trouvé le moyen de faire d’une pierre deux coups. Depuis quelques semaines, une infirmière travaille à temps plein au sein de l’établissement, de concert avec trois médecins à temps partiel. Ce qui permet de désengorger le système de santé tout en améliorant le suivi auprès de la clientèle.

L’Envolée compte 121 lits, comblés toute l’année. Afin d’éviter que plusieurs pensionnaires fassent le pied de grue à l’urgence de l’hôpital de Granby pour de simples suivis médicaux, le directeur général du centre de thérapie de l’alcoolisme et des toxicomanies, Nicolas Bédard, a décidé de bonifier son équipe. « On est le plus gros centre au Québec et on a cette volonté d’innover, a-t-il indiqué. Alors on est le seul établissement dans tout le réseau à avoir une infirmière à temps complet et trois médecins qui viennent rencontrer nos pensionnaires. C’est une initiative qui permet annuellement d’éviter environ 250 visites à l’urgence. C’est majeur. Sans compter la qualité accrue des services à notre clientèle. »

L’infirmière Annie Gélinas travaille à temps plein à L’Envolée depuis janvier. De son côté, Dre Judith Gagné assure le suivi d’usagers au centre depuis octobre dernier, à raison d’une demi-journée par mois. L’omnipraticienne travaille également à la clinique de Bromont puis à l’hôpital Brome-Missisquoi-Perkins. Elle est épaulée par le microbiologiste Sébastien Poulin, expert pour le VIH et les hépatites virales.

Au duo s’ajoute Dre Emmanuelle Huchet, qui agit depuis 10 ans comme médecin en milieu carcéral, entre autres pour les suivis des mêmes types de pathologies que son confrère spécialiste.

C’est par choix que Dre Gagné a décidé de répondre à l’appel du Dr Michel Camirand, directeur adjoint des services professionnels du CIUSSS de l’Estrie, concernant les besoins d’effectifs médicaux à L’Envolée. « Il n’y a personne d’autre que moi qui a levé la main pour aller au centre. J’ai décidé de le faire parce que j’aime ce type de clientèle », a-t-elle confié en entrevue.

Ombre au tableau
Comme une bonne nouvelle ne vient jamais seule, plusieurs embûches pourraient plomber l’initiative novatrice mise en place par L’Envolée. La première concerne le départ prochain de Dre Gagné pour un congé de maternité, prévu à partir de juin. L’Envolée devra donc trouver un omnipraticien pour prendre la relève durant un an.

Deuxièmement, une zone grise à propos de la facturation des médecins pourrait également rendre le recrutement plus ardu, voire compromettre l’avancée du centre.

En fait, actuellement, L’Envolée est considéré dans le réseau de la santé comme un partenaire privé du CIUSSS de l’Estrie, au même titre qu’une résidence pour personnes âgées. Ce qui pose problème pour la rémunération des médecins et les cibles de taux d’assiduité (prise en charge) découlant de la loi 20. Ce qui est un « irritant », a déploré Dre Gagné.

Selon le DG de l’Envolée, Nicolas Bédard, la solution pour maintenir les services médicaux au sein de l’établissement passe par l’octroi par Québec d’un permis de centre de réadaptation en dépendance.

Présentement, les médecins qui voient des patients au centre de traitement des dépendances de Shefford sont rémunérés comme s’ils les recevaient en cabinet. « Le problème, c’est que la clientèle à L’Envolée est là pour une période limitée dans le temps. Les médecins ne les inscrivent pas à leur nom. Donc [ça pénalise] leur propre médecin de famille », a expliqué le Dr Michel Desrosiers, directeur aux affaires professionnelles à la Fédération des médecins omnipraticiens du Québec (FMOQ).

En mode solution
Pour dénouer l’impasse, L’Envolée souhaite obtenir un permis de centre de réadaptation en dépendance. Une demande a été faite en ce sens par M. Bédard auprès du ministère de la Santé, a-t-on confirmé à La Voix de l’Est. Gaétan Barrette a été interpellé à propos du dossier via une lettre, datée du 15 février, signée par le DG du centre.

Si L’Envolée obtient cette accréditation, il ferait alors partie des établissements du CIUSSS de l’Estrie. Les médecins qui y pratiquent pourraient être payés au taux horaire plutôt qu’à l’acte ou via un mode de rémunération jumelant les deux.

De son côté, le Dr Michel Desrosiers est d’avis que ce permis cadre parfaitement avec la vocation du centre. « Je lis la définition [de la loi sur la santé] et L’Envolée est un centre de réadaptation en dépendance », a fait valoir le représentant de la FMOQ.

Ce dernier met toutefois un bémol concernant l’empressement de Québec à choisir cette voie. « Probablement que le financement gouvernemental est plus important [comme centre de réadaptation] que ce que L’Envolée a en ce moment, a-t-il dit. [...] Ça pourrait être une raison pour faire hésiter le ministère [de la Santé] à accorder ce permis. »

Épineux dossier
Comme l’a évoqué Dr Desrosiers, le dossier de la demande de permis de centre de réadaptation de L’Envolée semble pour le moins épineux. « Un centre de réadaptation [en dépendance], il y en a un par région. Et on en a déjà un [en Estrie] », a indiqué la conseillère en communications du CIUSSS de l’Estrie, Julie Constantineau.

Or, à Montréal (région 6), au moins deux organisations ont ce type de permis. Il s’agit du centre de réadaptation en dépendance du Nouveau Départ et le centre de réadaptation en dépendance de Montréal.

« L’établissement [CIUSSS] ne se prononcera pas en faveur de la demande [de permis de L’Envolée] parce que l’on n’a pas à le faire », a mentionné la représentante du CIUSSS, précisant que la décision de délivrer ou non ce permis incombe collectivement à la FMOQ, au ministère de la Santé puis à la Régie de l’assurance maladie du Québec (RAMQ).

Le cabinet de la ministre déléguée à la Réadaptation, à la Protection de la jeunesse, à la Santé publique et aux Saines habitudes de vie, Lucie Charlebois, qui selon nos informations chapeaute ce dossier, a préféré réserver ses commentaires pour le moment.