L’opération avait généré de longues files d’attente.

Histoire de chèques… et de solidarité

Tout le monde a sa petite histoire liée à la crise du verglas. Celle d’André­ Deschamps a pris une tournure insoupçonnée dont il se souvient encore parfaitement, 20 ans plus tard. M. Deschamps était l’homme derrière la remise des chèques de 70 $ à Granby.

Assis devant un café, il raconte son aventure dans les moindres détails, hésitant à peine sur quelques dates. 

Il se rappelle d’abord sa rencontre fortuite au restaurant Delicatessen avec le maire de l’époque, Michel Duchesneau, au tout début de la panne de courant. « Il m’avait dit : on va en avoir pour un mois ! », raconte l’ancien directeur de la Caisse populaire de Granby qui, ce jour-là, venait de prendre la décision de fermer l’institution, privée d’électricité. 

Puis, vint le coup de fil du maire Duchesneau, tard le soir, alors que M. Deschamps et sa famille étaient réfugiés à Magog. « Je suis en pyjama. Il me demande de prendre en charge la distribution des chèques. Je dois me rendre immédiatement à Granby pour rencontrer le comité d’urgence… Il fait noir, les routes sont glacées et quand j’arrive à l’entrée de la ville, l’armée est installée. Cette image des soldats, c’était marquant », raconte-t-il d’une traite.

Pour la distribution des chèques d’allocation aux sinistrés, le Cégep constituait la meilleure solution temporaire, jusqu’à la rentrée des étudiants.

« On a convoqué les employés à la Caisse, où il n’y avait toujours pas d’électricité. Tout le monde gelait dans son manteau d’hiver ! Je leur ai expliqué le mandat qu’on venait de nous confier, en précisant qu’en raison des circonstances exceptionnelles, je ne pouvais pas fonctionner selon la convention collective. La présidente du syndicat m’a dit : “La convention sera mise dans un tiroir pour cette fois”. »

André Deschamps souligne que l’arrivée des chèques — sans signature — avait obligé la direction et les employés de la Caisse à se faire assermenter pour pouvoir les signer.

« Notre plus gros défi, c’était de distribuer les chèques rapidement aux citoyens de Granby et du canton. On était la seule ville informatisée, grâce à un étudiant du Cégep qui avait créé un programme devant nous, à la chandelle­ ! » (voir autre texte)

André Deschamps dirigeait la Caisse populaire de Granby quand on lui a confié la gestion de la remise des chèques de subsistance, de janvier à février 1998.

Sous haute surveillance

M. Deschamps n’a pas oublié l’omniprésence de la Sûreté du Québec, de la GRC et de la police de Granby sur les lieux de distribution. Ni celle de la compagnie Sécur, qui avait fait préparer de très nombreuses liasses de dollars. « On avait installé un centre d’autorisation des chèques et un local pour que les gens les encaissent. Il y avait un camion blindé à côté du Cégep pour nous approvisionner », relate-t-il, estimant avoir travaillé durant un bon mois à raison d’une dizaine d’heures par jour.

Selon lui, dès la première journée, 3000 sinistrés se sont pointés pour réclamer leurs chèques. En tout, estime-t-il, c’est environ 500 000$ qui ont transigé ce jour-là.

Au total, André Deschamps affirme qu’environ 3 millions de dollars ont été remis aux Granbyens durant l’opération.

Bien sûr, admet-il, certaines personnes ont pu encaisser des chèques qui ne leur étaient pas destinés. « On n’était pas là pour jouer à la police. Mais je suis convaincu que notre système informatique a sauvé des fraudes. »

Phase deux

L’équipe du gestionnaire, dont son indispensable bras droit Pierre Vinet, a dû, en cours de route, revoir ses flûtes. Le retour en classe des cégépiens signifiait le déménagement du poste de distribution, qui devait demeurer ouvert jusqu’au 15 février.

Mutés au sous-sol de l’église Sainte-Famille, André Deschamps et ses collaborateurs se retrouvaient du même coup privés des ordinateurs de l’établissement. Grâce à ses contacts, la manne est tombée du ciel grâce à IBM. 

« IBM Toronto m’a appelé sans délai et le lendemain soir, 50 ordinateurs flambants neufs en réseau arrivaient à l’église ! C’est la plus belle tape dans le dos qu’on ne pouvait pas recevoir, lance le retraité, encore ébahi par ce geste. Il y a toute une chaîne de solidarité qui s’est mise en place. Je n’en revenais pas. »

C’est d’ailleurs cet élan de solidarité qu’André Deschamps retient de l’expérience. « C’était quelque chose. Ça a été la plus belle expérience de ma carrière. Les plus beaux dossiers sont les plus dif­ficiles… Mais c’est la partie humaine qui était la plus importante. Durant ce mois de travail, on était au service­ des gens. Complètement. »


* Décrétée le 12 janvier par le gouvernement du Québec, l’aide aux sinistrés du verglas était d’abord offerte aux gens qui avaient manqué de courant durant au moins 24 heures, du 12 au 19 janvier 1998. Ceux qui étaient toujours privés d’électricité après cette date avaient eu droit à un second chèque. La distribution s’était déroulée jusqu’au 15 février.

En 1998, Frédérick Saint-Laurent n’était qu’un étudiant de 19 ans lorsqu’il a créé le logiciel pour la remise des chèques de 70 $ à Granby.

Jeune et débrouillard

Frédérick Saint-Laurent était étudiant de dernière année en technique informatique lorsqu’on l’a appelé in extremis pour concevoir un logiciel capable de gérer la remise des chèques de 70 $ à Granby­. Un véritable baptême du feu !

« Je demeurais à Sainte-Cécile-de-Milton et mon prof, Régis Lessard, avait réussi à me joindre de peine et de misère. C’était un beau défi à relever. On m’avait fourni toutes les adresses de Granby et je devais développer un système pour assurer qu’il n’y ait pas de chèques émis en double ou de fraudes », explique l’homme qui réside maintenant à Laval. 

Aujourd’hui programmeur informatique dans l’industrie de la télévision, M. Saint-Laurent se souvient des délais serrés auxquels il a dû faire face en janvier 1998. Il n’avait que 19 ans... « J’avais une journée pour développer le logiciel. On fonctionnait à la génératrice. On travaillait dans la salle des serveurs du Cégep avec les moyens du bord, dit-il. Le lendemain, les employées de la Caisse populaire sont arrivées pour apprendre le fonctionnement du système ; le surlendemain, ça commençait ! »

D’abord stimulé par l’aspect purement technique de sa tâche, Frédérick Saint-Laurent a ensuite fait face à quelques situations surprises. « Il fallait s’ajuster à la vraie vie et trouver des solutions. »

Il est travaillé sur place plusieurs jours, d’abord au Cégep, puis à l’église Sainte-Famille. « Au début, j’étais là tout le temps. Ça me permettait de faire autre chose que de jouer au Monopoly chez moi ! », lance-t-il en riant.

Organisé, il a conservé certains documents de cette époque dans ses archives. Il sait, par exemple, qu’il a travaillé 73,5 heures du 13 au 22 janvier 1998... 

Parmi ses souvenirs, il garde aussi ce publireportage paru dans La Voix de l’Est du 4 juillet 1998, dans lequel la Chambre de commerce Granby-Bromont lui décernait le Prix Distinction de la semaine dans la catégorie Personnalité­ de l’année.

Dans ce texte, on soulignait que « sa logique immuable, son perfectionnisme, ses idées innovatrices et son sens créatif » avaient permis de donner un fier coup de pouce à la communauté durant la crise du verglas.

De cette intense expérience, Frédérick­ Saint-Laurent retient surtout la lourde responsabilité qui lui incombait. « Il fallait voir tous ces gens qui avaient besoin d’argent. Si mon affaire plantait, j’aurais déplu à bien du monde. Mais ça a fonctionné ! »