Un « calvaire ». C’est ainsi que A qualifie son passage au Collège Mont-Sacré-Cœur de Granby. « J’étais un enfant plutôt timide et réservé, une proie facile pour un agresseur. »

«Avoir été violé des centaines de fois, ça détruit une vie»

Toxicomanie, anxiété dévorante, fatigue chronique, sabotage du parcours professionnel, relations amoureuses tumultueuses. Le boulet qu’a traîné durant des décennies l’homme qui approche la soixantaine, que l’on nomme « A » pour préserver son anonymat, a laissé, dit-il, de nombreuses­ et profondes­ cicatrices.

Un « calvaire ». C’est ainsi que A qualifie son passage au Collège Mont-Sacré-Cœur de Granby. « J’étais un enfant plutôt timide et réservé, une proie facile pour un agresseur. La sexualité, je ne connaissais pas ça. Je n’avais pas de repères. Puis mes parents avaient une confiance aveugle dans le Collège parce que l’endroit était mené par une congrégation religieuse. […] Ils croyaient que j’étais entre bonnes mains. Mais ces mains ne m’ont pas protégé, au contraire, elles m’ont arraché mon enfance », image-t-il. 

L’homme soutient avoir été violé à plus de 300 reprises pendant qu’il était pensionnaire au cours des années 1970. Il était alors âgé de 13 à 15 ans. Les agressions sexuelles auraient été commises par le Frère Claude Lebeau de trois à six fois par semaine pendant deux ans. Une douzaine d’autres religieux sont ciblés par des allégations de pédophilie dans la requête de recours collectif. Ces actes auraient été perpétrés durant les années 1940 à 1980. Les intimés dans le dossier sont les Frères du Sacré-Cœur, le Collège Mont-Sacré-Cœur et les œuvres Josaphat-Vanier.

Honte et culpabilité

A est entré au Collège en 1972 pour entreprendre sa deuxième secondaire. « Tout allait bien dans ma première année. J’avais de bons résultats », dit-il. Mais les choses ont basculé dès l’année suivante, lorsque le jeune étudiant est tombé sous l’autorité du Frère Lebeau, responsable des élèves de troisième et de quatrième secondaire. « Claude Lebeau était très sévère. La première fois où il m’a invité dans sa chambre, un soir, je pensais que j’allais prier. Mes illusions sont vite tombées. C’était plutôt mon [pénis] qui l’intéressait. Et ça s’est poursuivi comme ça, soir après soir, pendant deux longues années. Comme enfant, j’étais terrorisé chaque fois que j’étais près de lui. Je savais que d’autres entraient après moi dans sa chambre. Ça faisait la file. Mais jamais je n’ai osé parler de ce qui m’arrivait. Ni aux autres élèves ni à personne de ma famille. Encore aujourd’hui, ils ne savent rien. »

Un amalgame de honte et de culpabilité a rapidement assailli A. « Dans les années 1970, les choses n’étaient pas comme aujourd’hui. La sexualité était tabou. Je gardais mon secret parce que j’avais peur de me faire traiter d’homosexuel. […] Je me disais que mon agresseur m’avait choisi parce que j’étais plus faible que les autres. Le peu de confiance que j’avais en moi, je l’ai perdue, confie-t-il. Et ça a eu des répercussions que je traîne toujours. Avoir été violé des centaines de fois, ça détruit une vie. »

Déchéance

A rêvait d’être professionnel. Un rêve qui s’est plutôt évanoui puisqu’il a cumulé les emplois manuels dès l’âge adulte. Il a par ailleurs quitté les bancs d’école après avoir repris deux fois sa cinquième secondaire, plongeant alors dans une spirale de déchéance. « Je savais que j’étais en train de gâcher ma vie, mais je ne comprenais pas pourquoi. C’est incroyable toutes les cochonneries que j’ai pu prendre pour refouler mon histoire au Collège. De la cocaïne, de l’alcool en quantité industrielle. Ça me coûtait une fortune. Il y a à peu près juste l’héroïne que je n’ai pas prise. J’étais tellement anxieux que je volais des somnifères à ma mère à l’âge de 16 ans pour réussir à dormir. »

Les impacts sur sa vie sentimentale ont suivi la même tangente. « J’ai eu ma première relation stable avec une femme à 30 ans, mentionne-t-il. Avant, il y avait toujours quelque chose qui accrochait. Mais encore là, je ne comprenais pas pourquoi. Et malheureusement, ma vie a été bien trop rock and roll pour avoir des enfants. »

Déclic

Après avoir « touché le fond », la présumée victime a amorcé une cure de désintoxication à 31 ans. Néanmoins, son anxiété ainsi que plusieurs problèmes chroniques de santé, qu’il relie aux viols qu’il aurait subis, perdurent.

C’est en visionnant un reportage télé en 2015 concernant des agressions sexuelles sur des enfants par des religieux que ses tristes souvenirs ont refait surface. « Ça a été un déclic, illustre-t-il. Je ne pouvais plus garder tout ce que j’avais refoulé en dedans. Ça m’a pris près de trois mois avant de me décider d’appeler un avocat. Mais juste d’évacuer ce que j’avais vécu, ça m’a enlevé un poids énorme. »

Jusqu’ici, plus d’une soixantaine de présumées victimes sont sorties de l’ombre. A estime que ce nombre pourrait « facilement doubler », voire tripler. « Il y a plusieurs autres hommes comme moi. Ils doivent appeler les avocats [du Cabinet­ Kugler Kandestin]. Les gens ne comprennent pas toujours pourquoi on attend aussi longtemps avant de parler. Ça prend un courage énorme pour faire un pas en avant. C’est tellement lourd. Mais maintenant, plus question de reculer. Il faut que justice soit faite. Pour moi, mais aussi pour toutes les autres victimes. »