La Voix de l’Est s’est entretenue avec plusieurs professeurs ayant été victimes d’une fraude au cours des derniers mois. Aucun d’entre eux ne s’explique ce qui a pu se produire.

Enseignants victimes de fraude : la région n'est pas épargnée

Les cas de fraudes touchant des dizaines d’enseignants à l’échelle du Québec n’épargnent pas la région. Des professeurs de la commission scolaire du Val-des-Cerfs semblent à leur tour avoir été ciblés par des vols d’identité. Les questions sont nombreuses, mais les réponses se font rares.

Cette semaine, La Voix de l’Est s’est entretenue avec plusieurs professeurs ayant été victimes d’une fraude au cours des derniers mois. Aucun d’entre eux ne s’explique ce qui a pu se produire, et tous se demandent si leur mésaventure a un lien avec celle des autres, sans pouvoir le prouver hors de tout doute.

À la fin février, Guertin Tremblay a eu la mauvaise surprise d’apprendre qu’un individu cherchait à activer un compte de téléphone cellulaire en son nom en Alberta. « Quelqu’un chez Rogers Canada trouvait ça louche, alors on m’a contacté pour voir si c’était vrai, et ça ne l’était pas », note l’enseignant de niveau collégial de Saint-Armand.

M. Tremblay a ensuite contacté Equifax et TransUnion, des agences d’évaluation de crédit qui peuvent transmettre aux demandeurs leur dossier. On lui a appris que plusieurs demandes de prêt avaient été formulées en son nom auprès de diverses institutions financières. « Ils avaient même essayé d’acheter un Jeep à 95 000 $ et pour 15 000 $ de bijoux », illustre-t-il, incrédule.

S’il a déposé une plainte au poste de la Sûreté du Québec de Brome-Missisquoi, ce sont les policiers de Calgary qui ont mis la main au collet du fraudeur, environ un mois plus tard. « J’ai même vu le faux permis de conduire, avec mon nom et mes informations, et la photo du type », raconte l’Armandois, qui devrait s’en tirer sans que son crédit soit entaché, une fois le dossier clos.

« Quand ça nous arrive, on pense qu’on est tous seuls à vivre ça. C’est particulier de voir que, du jour au lendemain, on est des dizaines à être dans la même situation », renchérit le professeur.

En décembre dernier, Annie Tremblay a reçu chez elle une carte de crédit non sollicitée d’une limite de 16 000 $. Heureusement­, elle ne s’est pas fait prendre.

À l’affût
En décembre dernier, Annie Tremblay a reçu chez elle une carte de crédit non sollicitée d’une limite de 16 000 $. « Il ne me restait qu’à l’activer », raconte cette enseignante de l’école secondaire Massey-Vanier à Cowansville, qui a eu le réflexe de contacter immédiatement l’institution financière émettrice de la carte pour vérifier s’il s’agissait d’une erreur.

Une demande de crédit avait bel et bien été faite en son nom. La plupart des informations, outre son lieu de travail, étaient exactes. La Granbyenne a ensuite communiqué avec les agences de crédit, qui ont tôt fait d’ajouter une note à son dossier afin de prévenir d’autres demandes de crédit frauduleuses.

On lui a expliqué le stratagème dont elle aurait été victime. Les cartes sont d’abord livrées à la bonne adresse. Les fraudeurs contactent ensuite l’institution financière pour dire qu’ils n’ont jamais reçu la carte et demandent à en recevoir une nouvelle à une autre adresse.

« Heureusement pour moi, il n’y a pas eu d’autre conséquence. Si je n’avais pas été à l’affût de ça, si j’avais simplement jeté la carte sans appeler, ça aurait pu être bien pire », raconte Mme Tremblay.

Cauchemar
De son côté, Mireille Dubouil a vécu tout un cauchemar il y a à peine quelques semaines. C’est en payant le compte de sa carte de crédit en ligne qu’elle a remarqué une série de transactions qui n’auraient pas dû y figurer. « Il y avait des achats dans plein de magasins que je ne fréquente pas, des billets de spectacles et de cinéma », énumère l’enseignante de Bromont, qui a porté plainte à la police.

Vérification faite, plusieurs cartes de crédit ont été émises à partir de ses informations. Les dettes cumulées totalisaient près de 6000 $.

Mme Dubouil admet avoir vécu des moments d’angoisse, au point de l’empêcher de dormir la nuit. « C’est comme un viol, décrit-elle. Tu ne t’en rends pas compte tout de suite, mais quelqu’un, à ton insu, utilise quelque chose qui est à toi. Avec les informations qu’il [NDLR : le fraudeur allégué] avait, il aurait pu se faire déclarer bénéficiaire de mes comptes et se faire transférer des sommes d’argent. »

De son côté, une enseignante au Campus Brome-Missisquoi ne souhaitant pas être identifiée en est à sa troisième carte de crédit depuis un peu plus d’un mois. En février, son institution financière l’a contactée pour l’aviser que des transactions suspectes avaient été effectuées sur sa carte de crédit, qui a été remplacée quelques jours plus tard.

Malheureusement, le stratagème a recommencé moins de trois semaines plus tard. « Après la première fois, j’étais un peu plus méfiante, alors je suis allée voir le relevé de ma nouvelle carte en ligne, raconte la professeure, qui ne fait usage de cette carte que dans un contexte en lien avec son emploi. La même chose était arrivée ! »

Peu de temps après avoir signalé cette seconde fraude, la dame a reçu un appel, en anglais, d’une femme l’invitant à activer une préautorisation d’un prêt de 150 000$. Y avait-il un lien entre les deux incidents ? La victime ne saurait le dire.

 Mireille Dubouil a vécu tout un cauchemar, il y a à peine quelques semaines.

« ON JOUE TOUS UN PEU À SHERLOCK HOLMES » 

Maintenant qu’elle sait que des dizaines d’enseignants ont vécu une mésaventure similaire à la sienne, Annie Tremblay ne peut s’empêcher de se demander si ses soucis sont réellement derrière elle. 

« C’est inquiétant, ajoute-t-elle. Était-ce un simple concours de circonstances, ou bien quelqu’un a eu accès et a utilisé mes données ? Est-ce qu’il va se produire autre chose ? »

Comme elle, une enseignante du Campus Brome-Missisquoi, qui s’estime tout de même chanceuse dans sa malchance puisqu’elle était protégée en cas de fraude, se demande si son cas est isolé. 

Au même moment où elle était aux prises avec son propre cas de fraude, d’autres histoires de professeurs victimes de vol d’identité ont commencé à faire surface dans les médias. « C’est sûr qu’à ce moment-là, on se demande s’il n’y a pas un lien à faire entre tous les cas », indique l’enseignante du Campus Brome-Missisquoi.

À l’image d’autres professeurs floués, elle a rejoint une page Facebook privée nommée « Enseignants du Québec victimes de vol d’identité ». Jeudi, le groupe comptait plus de 400 membres des quatre coins de la province, qui cherchent ensemble à trouver de quelle manière les fraudeurs ont pu accéder à leurs informations. 

Pour l’instant, rien ne permet de lier concrètement ces cas les uns aux autres. « On joue tous un peu à Sherlock Holmes en ce moment, indique la professeure. Il n’y a pas de preuve concrète pour dire qu’on a tous été victimes des mêmes personnes, mais c’est un drôle de [hasard]. C’est trop gros et il y a trop de coïncidences pour qu’on rejette rapidement l’idée que ça ne soit pas lié. »

« On est tous dans le néant », déplore la dame qui, comme d’autres enseignants, est convaincue que les commissions scolaires ne sont pas en cause, étant donné que le problème touche des professeurs de toutes les régions du Québec. 

« Chaque fois que tu vas travailler dans une nouvelle commission scolaire, il faut redonner toutes ses informations, ses diplômes, etc. Je doute que ce soit centralisé [en un seul endroit] », croit pour sa part un ancien professeur ayant lui aussi été la cible d’une fraude.

« Ça semble clair qu’il y a un lien, indique Guertin Tremblay. Mais on a remarqué que tous les niveaux sont touchés. Parmi les victimes, il y a des professeurs du primaire, du secondaire et des cégeps, qui utilisent des systèmes différents. Est-ce au niveau du ministère, des assurances ou d’autre chose ? Je ne peux pas m’avancer. »

DES MESURES POUR PROTÉGER LES DONNÉES À LA CSVDC

La commission scolaire du Val-des-Cerfs prend les données personnelles de ses employés très au sérieux, assure Paule-Andrée Bouvier, directrice des communications et des affaires corporatives. 

Bien qu’aucun cas de vol d’identité d’un enseignant n’ait été porté à l’attention de la commission scolaire, des vérifications ont été réalisées au cours des derniers jours pour s’assurer de l’étanchéité des systèmes, précise-t-on. « Les événements dont on entend parler ont piqué la curiosité de notre équipe informatique », allègue Mme Bouvier. 

Rien ne laisse toutefois croire que la fuite provient de la CSVDC. « Une histoire qu’on a vue dans les médias parlait d’un numéro de permis de conduire. Nous ne détenons pas ce type d’information sur nos employés », précise la porte-parole. 

À la commission scolaire, plusieurs mesures permettent de protéger les données des employés, explique-t-elle ensuite. Les responsables des systèmes informatiques effectuent entre autres une veille sur le comportement des différents utilisateurs du réseau. Une activité inhabituelle, qu’elle soit plus intense ou à un moment inattendu, soulève automatiquement des soupçons. En outre, ce ne sont pas tous les utilisateurs qui ont le même accès aux données, par souci de sécurité. Enfin, les employés de la CSDVC sont invités à changer régulièrement leurs mots de passe par mesure préventive.

Une chose est sûre, les incidents récents appellent à une plus grande vigilance. « Ça nous indique que personne n’est à l’abri et qu’il faut être plus attentifs à nos comportements et aux endroits où on partage nos informations », souligne Mme Bouvier.

DES ANCIENS PROFS AUSSI CIBLÉS

Le fléau ne toucherait pas que les professeurs toujours en poste. Le président du Syndicat de l’Enseignement de la Haute-Yamaska, Éric Bédard, a indiqué avoir eu vent du cas d’un retraité de l’enseignement ayant été victime d’un vol d’identité. Il n’a toutefois pu fournir davantage de détails.

La Voix de l’Est a également échangé avec un ancien enseignant qui n’a pas donné de cours depuis 2014 et ayant vu lui aussi ses données personnelles dérobées.

L’ancien professeur, qui souhaite aussi garder l’anonymat, a reçu il y a quelques jours un compte de téléphonie cellulaire d’un fournisseur avec lequel il n’a jamais fait affaire. « Je ne reconnaissais pas le numéro de téléphone, alors j’ai appelé. Je n’avais jamais fait activer ce téléphone », indique-t-il.

Après s’être entretenu avec le service des fraudes du fournisseur, l’homme a communiqué avec la Sûreté du Québec. TransUnion l’a pour sa part informé que son dossier avait été consulté à plusieurs reprises, et ce, aussi tôt qu’en septembre 2017. Equifax avait pour sa part reçu une seule demande à son nom.

« Ça me fait dire que ce sont des fraudeurs organisés. Ils ne se sont pas dépêchés, pour ne pas se faire remarquer », croit l’ancien professeur, qui s’estime chanceux qu’aucune demande de carte de crédit ou de prêt n’ait été contractée à son insu.