Des champs de maïs attendent encore d’être récoltés dans la région.

Dommages dans les champs: du jamais-vu depuis l'an 2000

«Qu’il reste autant de récoltes dans les champs, à cette date, c’est vraiment exceptionnel.» Sylvain Pion produit notamment du maïs et du soya, et il a rarement constaté autant de retards. Comme d’autres producteurs de grains, il devra trouver un moyen de combler le manque à gagner qu’il voit poindre à l’horizon. Du jamais-vu depuis l’an 2000, selon la Financière agricole du Québec.

«Depuis 2000, on n’avait pas vu autant de dommages dans le maïs-grains en Montérégie», indique Sonia Simard, directrice régionale et territoriale à La Financière agricole du Québec.

Cette organisation nationale assure 80 % des producteurs de maïs-grains de la Montérégie via l’assurance récolte, notamment pour les baisses de rendement au champ.

Sur les bureaux des conseillers en assurances, les dossiers «d’avis de dommages» s’empilent à un rythme effréné. En Montérégie, en 2019, 1031 demandes d’avis de dommages pour le maïs-grains sont parvenues à la Financière agricole. «C’est cinq fois plus d’avis de dommages que la moyenne des quatre dernières années», calcule Mme Simard.

Baisse de rendement

En agriculture, on parle de rendement à l’hectare. Et avec la quantité de récoltes encore présentes dans les champs, pas étonnant que les rendements soient à la baisse.

Dans son tracteur, alors qu’il laboure un champ de maïs, vendredi après-midi, Jean-François Ridel constate les dommages. «Ça fait mal au cœur de voir tous les épis qui sont restés au champ [alors que la moissonneuse a été passée il y a plusieurs jours]», dit-il.

Si tout son soya est déjà récolté et que la quasi-totalité de son maïs devrait l’être en fin de semaine, ses pertes montent à plusieurs dizaines de milliers de dollars.

«Pour le soya, j’ai eu près de 30% de rendement de moins», analyse-t-il. Ce n’est pas joyeux pour le maïs non plus. «Mon plus beau maïs s’est retrouvé par terre [couché par le vent et la neige]. Il est plus humide, ça coûte plus cher à sécher.»

Au total, M. Ridel prévoit qu’il devra aller chercher plus de 36 000 $ de revenus pour pallier ses pertes. Mais pas question pour lui d’arrêter d’investir pour autant, car il veut rester compétitif.

Jean-François Ridel, producteur de maïs et de soya, entre autres, établi à Saint-Césaire.

«Pas un chasse-neige»

Celui qui est également vice-président du Syndicat de l’UPA de Rouville ne fera pas appel à l’assurance récolte. Le Césairois puisera plutôt dans son fonds de réserve agricole Agri-investissement, auquel le gouvernement contribue conjointement avec l’agriculteur.

Et il devra peut-être y piger à nouveau ces prochaines années, puisque sa moissonneuse-batteuse — qui coûte plusieurs centaines de milliers de dollars — souffre des conditions hivernales. «Une moissonneuse-batteuse, c’est pas un chasse-neige, compare M. Ridel. Ce n’est pas non plus fait pour travailler dans le sel : quand on revient des champs, le sel sur la route fait rouiller les équipements.»

À Bedford, Sylvain Pion n’en a pas non plus fini avec ses récoltes, alors qu’il reste encore environ 20 % de son soya et 25 % de son maïs dans ses champs.

Président des producteurs de grains de Montérégie Sud-Est, M. Pion est cependant critique vis-à-vis de l’assurance récolte, celle-ci ne couvrant pas les producteurs adéquatement, selon lui. «Plusieurs ont délaissé le programme à cause de cela», assure-t-il.

Aussi, le montant des franchises à assumer est «énorme», selon lui. En général, selon M. Pion, ce programme assure environ 80 % des récoltes, ce qui est trop peu.

«Le programme d’assurance récolte compense nos pertes [adéquatement] que très rarement, alors qu’il y a des millions de dollars dans les fonds de la Financière agricole», croit M. Pion.

Il aura cependant besoin de cette aide pour boucler son budget. «Je prévois obtenir deux tonnes de moins à l’hectare, et c’est sans compter la baisse de qualité», dit-il.

En attendant des jours meilleurs, Jean-François Ridel prévoit remonter dans sa moissonneuse-batteuse samedi, entre 3h et 4h du matin, des températures suffisamment froides étant prévues.

«Le sol sera gelé, alors les roues abîmeront moins le sol, les galeries faites par les vers de terre ne seront pas défaites, et cela ne nuira pas à la bonne absorption de l’eau dans la terre.»

UNE ASSURANCE RÉCOLTE ÉLARGIE

Le Programme d’assurance récolte de la Financière agricole a été récemment étendu à la suite des événements météorologiques exceptionnels de cet automne.

Certains agriculteurs ayant des pertes considérables dans leurs champs pourront être autorisés par la Financière agricole à «abandonner» leurs champs et à ne pas les récolter.

«À la suite des forts vents cet automne, beaucoup de champs ont été couchés, les tiges ont été cassées. Cette année, on peut autoriser des agriculteurs à ne pas récolter s’ils jugent qu’ils n’en sont pas capables», explique Sonia Simard, directrice régionale et territoriale à La Financière agricole du Québec.

La Financière agricole peut également autoriser la non-récolte des champs si la qualité des grains récoltés est jugée très mauvaise, après analyse. En langage spécialisé, on parle de grain de catégorie «échantillon», plus mauvaise que la catégorie 5.

«S’il n’y a pas de fenêtre météo favorable permettant aux producteurs de récolter, on veut les rassurer avec cet assouplissement de notre programme», précise Mme Simard.