Daniel Jean lors de la présentation de son reportage photo sur le trafic sexuel des jeunes filles en Indonésie.

Documenter le trafic sexuel des jeunes filles

La prostitution est tout ce qu’il y a de plus banal dans la région d’Indramayu, en Indonésie. C’est le constat qu’a fait le Granbyen Daniel Jean lorsqu’il s’y est rendu pour y réaliser un reportage photo sur le trafic sexuel des jeunes filles.

Marqué par la diffusion d’un documentaire sur le sujet au Cambodge, il n’a pu rester les bras croisés. Le photographe a voulu mettre la lumière sur le trafic sexuel des jeunes filles dans une région du monde où le phénomène est moins connu. Au fil de ses recherches, il a réalisé que la problématique était flagrante sur l’île de Java, en Indonésie. 

Lors d’un café-conférence tenu jeudi pour présenter le fruit de son travail, Daniel Jean a donné quelques statistiques qui donnent froid dans le dos. Il y a 220 000 prostituées répertoriées en Indonésie, ce qui laisse entendre qu’il y en a encore davantage. Nombre d’entre elles ont moins de 18 ans. 

« Dans le monde, un enfant est abusé, torturé, violé et/ou tué toutes les trente secondes, a-t-il lancé devant la centaine de personnes présentes. Ma présentation dure 75 minutes, faites le calcul pour le nombre de victimes. Deux millions d’enfants disparaissent dans le monde chaque année. En Indonésie, un enfant vend ses services à 2000 hommes par année. »

Après avoir établi un contact avec un organisme non gouvernemental, il s’est envolé avec sa conjointe, qui jouait le rôle d’assistante, vers l’Asie du Sud-Est en juillet dernier afin de documenter la prostitution des filles sur l’île de Java.

« Le district d’Indramayu est réputé depuis 1500 ans pour fournir des prostitués dans le pays et dans les pays autour, relate l’enseignant de science en entrevue. Avant, l’Indonésie était divisée en royautés et le roi de Java recyclait ses courtisanes en prostituées pour les rentabiliser quand il était tanné. Ce qui nous a surpris le plus, c’est l’extrême banalité de la prostitution. »

Des filles d’Indramayu peuvent se retrouver dans les pays du Sud-est asiatique, au Moyen-Orient et à Singapour.

Banalité

Il raconte qu’il croyait devoir se cacher avec un téléobjectif pour croquer des moments représentatifs, mais les prostituées et leurs proxénètes, toutes des femmes, étaient au contraire accessibles pour lui parler et n’avaient aucun problème à se laisser photographier. Pour elles, il est normal de vendre son corps de la sorte. C’est pourquoi plusieurs ne montrent pas de signes de tristesse sur les photos. Elles étaient même honorées qu’un Occidental s’intéresse à elles et à leurs conditions de vie.

« J’avais des entrevues dans des bordels, en autant que je payais la bière parce que les pimps font beaucoup d’argent avec l’alcool. Les filles gardent 80 % de leurs gains. Malheureusement, la prostitution, ça marche parce que c’est payant, se désole-t-il. Ça sort les gens de la pauvreté parce que le salaire moyen là-bas est de 50 $ à 60 $ par mois. Quand une fille fait de la prostitution, elle va envoyer entre 1000 $ et 2000 $ à sa famille, donc c’est très lucratif. »

Cette région du monde est extrêmement pauvre. Les rizières sont le principal moteur économique, mais les hommes sont peu nombreux à posséder leur terre. Ils vont donc travailler pour quelques dollars par jour. Les touristes ne font d’ailleurs pas de détour par cette région.

« Un choix ? »

« J’ai rencontré des proxénètes. J’ai rencontré plusieurs victimes de prostitution, j’ai fait des entrevues avec elles. J’ai eu leur permission pour les photographier et utiliser leur photo pour le documentaire. »

Daniel Jean utilise le mot victime, même si la prostitution est banalisée dans cette région du monde. « Quand le seul choix que t’as, c’est ça, est-ce que c’est vraiment un choix ? Elles n’ont pas le choix. C’est ça, ou c’est une pauvreté qu’on est incapable d’imaginer. » Quant aux hommes, s’ils ne sont pas corrompus, ils doivent se contenter d’un maigre salaire quotidien à travailler dans les champs.

Mais si la pauvreté est si grande, qui consomme la prostitution ? « Les consommateurs sont principalement les camionneurs qui sillonnent l’île de part en part. Les prostituées qu’on trouve dans le district ne coûtent pas cher, souligne l’enseignant. Les filles, au début de leur carrière, vont travailler dans les grands centres. Si elles sont très jolies, elles travailleront même à l’extérieur du pays. En fin de compte, Indramayu est une pouponnière de prostituées. »

Les employés gouvernementaux, qui sont en petit nombre, des policiers et des militaires ont également les moyens de profiter des filles.

Sur le web

Un quotidien de Montréal se serait d’abord montré intéressé par le reportage photo de Daniel Jean, mais les sourires sur les visages des victimes de prostitution auraient fait changer d’avis la responsable. « J’ai trouvé ça dommage », confie-t-il.

Il est tout de même possible de voir son travail sur son blogue danieljeanphotographe.com et d’acheter un livre présentant l’ensemble de l’œuvre.

Pour tenter de faire une différence, Daniel Jean a également lancé l’organisme sans but lucratif Talitha Koumi pour lutter contre l’exploitation sexuelle des mineurs.

« En hébreu, ça veut dire “jeune fille, lève-toi”. » L’organisme a pour objectif de documenter et de faire connaître le problème de la prostitution dans le monde par des photoreportages et d’apporter de l’aide directe aux victimes.

La soirée de jeudi permettait aussi de faire connaître le jeune organisme, qui recueille des dons pour mener à bien sa mission.