Une variété de silhouettes est tout à fait normale au sein d’une société.
Une variété de silhouettes est tout à fait normale au sein d’une société.

Diversité corporelle et culturelle dans les médias: «On est loin d’être rendus à destination»

Marie-Ève Martel
Marie-Ève Martel
La Voix de l'Est
Tous blancs, tous beaux, tous minces, trop idéaux, les Québécois dans les médias ? Oui, mais... moins. Si les premiers pas ont déjà été faits pour être davantage représentatifs de la population québécoise, force est d’admettre que les médias ont encore beaucoup de chemin à faire. 

Être gros, dans les médias, c’est encore trop souvent négatif, bien que beaucoup de progrès ait été fait au cours des dix dernières années, estime Mickaël Bergeron, journaliste et auteur de l’essai La vie en gros, de même que de Tombée médiatique, à paraître en octobre et dans lequel il aborde justement la question de la diversité dans les médias.

« Un virage a été fait, mais on est loin d’être rendus à destination. Les médias ont beaucoup à faire. Ils sont responsables de l’image de la société qu’ils projettent, avance-t-il, ajoutant que l’homogénéité des salles de nouvelles contribue peut-être au problème. Ils doivent représenter fidèlement la population, qui est riche en diversité corporelle et culturelle, et malheureusement, on ne le voit pas encore suffisamment. »

Il y a toutefois un réel souci de parler de diversité et de représenter différentes morphologies, juge Simone Lemieux, nutritionniste et chercheuse au Centre NUTRISS-Nutrition, santé et société de l’Université Laval. Mais du travail doit continuer à être fait jusqu’à ce que la diversité n’ait plus besoin d’être remarquée parce qu’elle est normalisée. « Encore aujourd’hui, on ressent le besoin de souligner l’inclusivité parce qu’elle ne fait pas encore partie intégrante des contenus », rappelle-t-elle.

En octobre 2009, le Secrétariat à la condition féminine du Québec lançait la Charte québécoise pour une image corporelle saine et diversifiée. Celle-ci visait à lutter contre la valorisation de l’extrême minceur dans les médias, la publicité et le milieu de la mode, entre autres, et qui peut nuire à l’estime de soi et entraîner des comportements néfastes, voire des troubles alimentaires.

Dans les banques d’images, la plupart des photographies mettant en vedette des personnes grosses les montrent en train d’ingérer de la malbouffe, d’être inactives, de se peser ou de mesurer leur tour de taille, ce qui contribue à renforcer des préjugés négatifs à leur endroit.

Entre mars et avril 2010, plus de 15 000 personnes signaient la charte à titre individuel et s’engageaient à faire la promotion de la diversité corporelle et des saines habitudes de vie.

Un bilan de cette initiative a été présenté en juin 2015. On se félicitait alors d’avoir lancé un débat de société et d’avoir fait des progrès. Parmi ceux-ci, notons que plusieurs magazines féminins ont entrepris un virage célébrant la diversité corporelle et que des créateurs de mode québécois ont choisi de faire appel à des mannequins aux silhouettes variées.

Cinq ans plus tard, du chemin continue d’être fait, se réjouit André-Ann Dufour, nutritionniste et chef de projets Équilibre. « Les gens sont plus sensibilisés à la cause, reconnaît-elle, mais il y a encore de la surreprésentation des personnes minces et de la sous-représentation des personnes grosses dans les médias et dans la fiction. »

Plusieurs autres campagnes de sensibilisation continuent d’être lancées et soutenues par le Secrétariat à la condition féminine.

Mickaël Bergeron est journaliste et auteur de l’essai <em>La vie en gros</em>.

Des préjugés qui ont la couenne dure

Des analyses menées par le Centre Rudd de l’Université du Connecticut ont révélé que les deux tiers des images et des vidéos accompagnant des reportages portant sur l’obésité portaient ombrage à ces personnes en perpétuant des stéréotypes. Une statistique qui grimpe aux trois quarts lorsqu’il est question d’obésité infantile.

La plupart des visuels accompagnant les reportages « mettent l’emphase sur le ventre des sujets, qui sont photographiés dans des angles peu flatteurs et en train d’adopter des comportements néfastes pour la santé, comme ingérer de la malbouffe ou être inactifs devant la télévision », note-t-on.

« Ça vient créer une image unique et négative des personnes grosses qui veut qu’une personne grosse est nécessairement en mauvaise santé ou qu’elle a de mauvaises habitudes de vie, croit M. Bergeron. Si on mettait ces personnes en scène dans plein d’autres contextes qui n’ont pas de lien avec le poids ou la diète, leur situation serait davantage normalisée, comme dans la vie de tous les jours. »

Un autre préjugé tenace est qu’en faisant la promotion de la diversité corporelle, on encouragerait les personnes grosses ou en surpoids à ne pas faire d’efforts pour maigrir ou à prendre de meilleures habitudes de vie, avance Simone Lemieux. « Il y a des gens qui pensent qu’en mettant les personnes dans la honte, elles vont maigrir. Mais les études démontrent que plus une personne se sent victime de préjugés, plus elle prend du poids. C’est donc l’inverse qui se produit », nuance-t-elle.

Confinés à la comédie

Même dans les œuvres de fiction à la télévision, les stéréotypes sur le poids pénalisent les personnes qui ne répondent pas aux standards de beauté. Des études démontrent que les personnages plus minces sont plus nombreux et valorisés et que les personnages gros sont moins présents, souvent avec des traits de caractère négatifs.

Les personnes en surpoids sont souvent confinées dans des seconds rôles ou bien ils servent de bouffons à des fins de comédie, déplorent les intervenants sondés.

« Je pense à Michel Charrette, qui jouait le gros niais dans Les Boys et Radio Enfer, mais qui a enfin pu obtenir, après des années, un rôle dramatique dans District 31, illustre Mickaël Bergeron. Mais pour jouer Roméo ? Personne ne va imaginer une personne grosse. »

Un constat encore plus accablant chez les femmes. « Une actrice grosse n’aura jamais de rôle dramatique ou de jeune première, renchérit-il, à moins que son personnage maigrisse et subit une transformation physique qui lui permet de trouver le bonheur. À condition qu’elle change. »

Souvent, pour se défaire de ces étiquettes, les acteurs et actrices perdront eux-mêmes du poids pour s’ouvrir la porte à d’autres rôles. Un exemple récent est le cas de l’actrice australienne Rebel Wilson.

Simone Lemieux dresse pour sa part un parallèle avec l’apparition de personnages de la diversité sexuelle dans les fictions, en mentionnant qu’aujourd’hui, leur identité, leur orientation ou leur genre ne constitue plus l’unique prétexte d’exister des personnages. Autrement dit, la diversité sexuelle sert désormais à enrichir les personnages, à leur donner de la profondeur, plutôt qu’à les définir et à ne faire d’eux que des individus unidimensionnels.

« C’est devenu intégré, on ne met plus le spotlight sur l’orientation sexuelle du personnage », note la chercheuse, qui souhaite qu’un jour, le poids des personnages ne serve plus d’élément comédique, mais constitue une caractéristique parmi tant d’autres, ou bien qu’on choisisse un acteur plus en chair même si le rôle ne l’exige pas.

Simone Lemieux est nutritionniste et chercheuse au Centre NUTRISS-Nutrition, santé et société de l’Université Laval.

Toutes les formes sont dans la nature

« Comme société, il faut arrêter de penser à notre corps par son apparence, mais plutôt par sa fonctionnalité, allègue Simone Lemieux. On a toujours le réflexe de penser à notre image, mais on oublie de souligner que notre corps nous permet d’accomplir tellement de choses. »

« La normale sociale de la minceur est encore trop valorisée », renchérit Mme Dufour.

Il faut également s’éduquer collectivement en se rappelant qu’une variété de silhouettes est tout à fait normale, plaide la chargée de projets, qui parle notamment de « diversité naturelle des corps ».

« Dans la nature, il y a des gens naturellement minces, plus costauds ou naturellement plus gros, explique-t-elle. Mettre tout le monde dans le même moule, c’est combattre la physionomie naturelle des individus et le poids génétique, que le corps adopte naturellement avec une alimentation et de l’exercice suffisant, sans être excessifs. »

Bref, loin des excès, d’un côté comme de l’autre.

« Pour pouvoir combattre les préjugés, il faut commencer par reconnaître qu’on en a », conclut-elle.

Le Centre Rudd sur les politiques alimentaires et l’obésité de l’Université du Connecticut propose une banque d’images représentant des personnes grosses dans plusieurs contextes qui ne sont pas nécessairement liés à leur poids.

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UN BANQUE D'IMAGES DIVERSIFIÉE

Question d’offrir aux médias d’information québécois une banque d’images plus représentative, le collectif Équilibre a récemment lancé un appel à tous afin de dénicher des modèles issus de la diversité culturelle et corporelle. 

Enfants et adultes, peu importe leur âge, la couleur de leur peau, leur morphologie ou un handicap, sont bienvenus à participer à cette initiative, financée par le Secrétariat à la condition féminine. 

«On veut avoir des outils à proposer aux acteurs du monde de la mode et des médias pour présenter des personnes de toutes les tailles dans un contexte plus positif et qui ne mène pas à davantage de préjugés», indique André-Ann Dufour, chef de projets chez Équilibre.

Le fait que les personnes grosses soient plus souvent qu’autrement représentées en train d’ingérer de la malbouffe ou d’être inactives contribue à alimenter une perception négative à leur égard au sein de la population.

«C’est justement pour contrer ce phénomène qu’on lance le projet de banque de photos: on veut créer des contenus variés qui proposent des images non stigmatisantes à l’endroit des personnes grosses et qui respectent la diversité naturelle des corps», ajoute-t-elle.

Les instigateurs recherchent des adeptes de sports, familles, couples et amis pouvant être photographiés seuls ou ensemble, en autant qu’ils illustrent une réalité différente qui est peu visible dans les médias.

L’appel de candidatures s’est terminé ce vendredi. Plus d’une dizaine «d’excellentes» propositions ont été reçues.

Les photos seront prises à la fin du mois et en octobre, le tout dans le respect des mesures sanitaires imposées par la pandémie.

On espère lancer le projet au printemps, indique Mme Dufour. 

Le tout sera accompagné d’un second volet, c’est-à-dire une formation en ligne pour sensibiliser à l’importance de promouvoir la diversité corporelle.

Cette banque de photos, une première au Québec, s’ajoutera à d’autres sites offrant un contenu similaire.

Obésité Canada a entre autres créé une galerie de photos intitulée « En tout poids parfait ! » afin de représenter des individus obèses positivement et sans préjugés.

Le Centre Rudd sur les politiques alimentaires et l’obésité de l’Université du Connecticut, par exemple, met gratuitement à la disposition de médias d’information une banque d’images représentant des personnes grosses dans plusieurs contextes qui ne sont pas nécessairement liés à leur poids.

QUELQUES STATISTIQUES

  • Déjà, à l’âge de 4 ans, certains enfants manifestent de l’insatisfaction face à leur corps ou à une partie de leur corps;
  • Le tiers des filles âgées de 9 ans ont déjà tenté de maigrir;
  • Plus de la moitié des adolescents sont insatisfaits de leur apparence;
  • Plus d’une Québécoise sur 10 âgée de 13 à 30 ans souffre d’un trouble alimentaire;
  • De 0,5 % à 4 % des femmes souffriront d’anorexie mentale au cours de leur vie, et de 1 % à 4 % souffriront de boulimie;
  • Près de 75% des femmes souhaitent maigrir, et ce, peu importe leur poids;
  • Près d’un homme sur cinq est insatisfait de son poids;
  • Les garçons et les hommes comptent pour 5 à 10% des cas d’anorexie nerveuse et de 10 à 15% des cas de boulimie.

Sources: Équilibre, Secrétariat de la condition féminine du Québec