Mécanique de vélo, recyclage de métaux et de pièces, divers travaux d’ébénisterie et de menuiserie, couture, arts, emballage: les tâches sont diverses et permettent aux éducateurs qui supervisent les bénéficiaires d’identifier les forces de chacun.

Différents et travaillants

Comment venir en aide aux entreprises en proie au manque de travailleurs tout en permettant à de jeunes adultes atteints d’un trouble du spectre de l’autisme (TSA) ou d’un retard intellectuel de développer leur plein potentiel ? L’organisme cowansvillois Pleins Rayons a peut-être trouvé la solution. Une solution à coût nul pour l’État, qui plus est.

 L’embauche inclusive est définitivement une solution durable au manque de travailleurs que vivent plusieurs entreprises. Les gens avec une déficience et un TSA pourraient répondre à 15 % des besoins actuels en main-d’œuvre », estime Stephan Marcoux, un cycliste de haut calibre ayant mis sur pied l’organisme à but non lucratif en 2015. 

Il indique d’ailleurs avoir été approché par plusieurs entreprises depuis que la pénurie de main-d’œuvre se fait sentir dans la région. « En formant ces gens-là et en leur donnant des habiletés, ils seront capables de se trouver un véritable travail. Ils ont le potentiel, il faut seulement les aider à le développer », renchérit celui qui est également directeur des opérations de l’organisme qui accueille en moyenne 85 jeunes adultes de 18 à 35 ans chaque semaine.

Pour y parvenir, Pleins Rayons a mis en place plusieurs projets d’économie sociale auxquels les jeunes adultes autistes et déficients peuvent prendre part, et ce, tout à fait gratuitement. Mécanique de vélo, recyclage de métaux et de pièces, divers travaux d’ébénisterie et de menuiserie, couture, arts, emballage : les tâches sont diverses et permettent aux éducateurs qui supervisent les bénéficiaires d’identifier les forces de chacun.

« Au magasin, ils apprennent le service à la clientèle et la gestion d’argent et d’inventaire. Ce sont des compétences qui s’appliquent presque partout », illustre M. Marcoux.

Benjamin est à l’emploi du supermarché IGA de Cowansville à titre de commis dans le rayon des produits laitiers. La propriétaire du commerce, Céline Daigneault­, est plus que satisfaite de l’expérience.

Plusieurs réussites

Depuis ses débuts, il y a trois ans, l’organisme a réussi à placer 18 de ses bénéficiaires en entreprise. La plupart ont obtenu un emploi à temps partiel, mais trois ont décroché un travail à temps plein et n’ont plus besoin de vivre de l’aide sociale. 

Benjamin, par exemple, est à l’emploi du supermarché IGA de Cowansville à titre de commis dans le rayon des produits laitiers. La propriétaire du commerce, Céline Daigneault, est plus que satisfaite de l’expérience, si bien qu’elle aimerait bien recruter à nouveau chez Pleins Rayons. 

« Ça se passe très bien, confirme-t-elle. Le travail d’évaluation est bien fait : on voit qu’ils prennent le temps de déterminer quel environnement convient le mieux à chacun. Le suivi est aussi bien fait. »

Selon l’employeuse, l’accueil et la patience de l’équipe en place sont essentiels au succès d’une telle aventure. « C’est important l’ouverture à la société, à l’autre, affirme-t-elle. Ça fait cinq ou six ans qu’on intègre des gens avec une légère déficience intellectuelle ou une forme d’autisme pour des stages d’un an. Quand c’est bien fait, quand on tient compte des différences de chacun, c’est magnifique ! Mon équipe répond très bien. »

Certaines entreprises de la région ont aussi choisi de faire affaire directement avec Pleins Rayons. C’est le cas de la compagnie de nourriture lyophilisée (déshydratée) Happy Yak, qui y fera sous peu étiqueter ses produits. 

Quatorze vignobles de Brome-Missisquoi ont aussi fait appel à Pleins Rayons pour la construction, l’installation et l’entretien de nichoirs à oiseaux qui permettent de réduire considérablement l’utilisation d’insecticides. 

L’entreprise frelighsbourgeoise spécialisée en produits de soins corporels Oneka a aussi recours aux services de l’OBNL ; d’autres lui emboîteront le pas.

Attestations

« Bientôt, on aura des équipes qui vont aller sur place pour travailler, apprendre des compétences et être embauchés inclusivement par la suite dans des milieux de travail de la région », soutient Stephan Marcoux, qui ajoutera éventuellement à sa gamme de services un plateau de transformation alimentaire et qui rêve d’ouvrir un café pour offrir une expérience de travail supplémentaire à ses protégés.

M. Marcoux travaille avec le Campus Brome-Missisquoi pour créer des programmes d’intégration sociale et d’intégration socioprofessionnelle, qui permettront éventuellement aux participants de Pleins Rayons d’obtenir des attestations de travail. « Pour eux, ça serait une victoire immense, dit-il. Eux qui ont subi échec après échec dans leur vie. »

Josée Grenier est ravie que son fils Hagmaël ait trouvé sa place chez Pleins Rayons, un organisme fondé par Stephan Marcoux.

UNE LUMIÈRE AU BOUT D'UN LONG TUNNEL 

Josée Grenier rayonne. Mais pas autant que son fils, Hagmaël, qui est atteint de trisomie 21 et vient tout juste d’entamer son parcours au sein de Pleins Rayons. Pour eux, la découverte de l’organisme est une véritable bouffée d’oxygène.

« Déjà, il attend avec impatience d’y retourner. Je ne l’ai jamais vu avoir aussi hâte ! », lance la mère de famille.

Pendant des années, Mme Grenier s’est embourbée dans les dédales administratifs du système afin de trouver des services pour son fils, qui est âgé de 28 ans. Ceux-ci sont quasi inexistants pour les adultes. 

« Les programmes actuels sont congestionnés, on se perd dans une machine devenue tellement complexe, déplore-t-elle. Avec le temps, on finit par se résigner et se sentir impuissant. Comme parent, tu te sens poche de ne pas pouvoir offrir plus à ton enfant. »

C’est donc avec un mince espoir qu’elle s’est présentée chez Pleins Rayons, qui a immédiatement accepté d’accueillir Hagmaël. 

Elle n’a pas été déçue, elle qui entrevoit enfin une lumière au bout d’un long tunnel. « Ce gars-là [NDLR : Stephan Marcoux, directeur de l’organisme] a compris quelque chose, clame-t-elle avec aplomb. C’est un modèle motivant qui nous sort du marasme administratif et de la paperasse. Là-bas, mon enfant se développe et progresse. Ça le valorise. »

Grâce à Pleins rayons, Hagmaël peut entrevoir son futur d’un autre œil, affirme sa mère. « Cette clientèle qui a un poids social et qui est peu considérée, elle peut maintenant aspirer à contribuer à la société », dit-elle. 

La participation d’Hagmaël au programme de Pleins Rayons a aussi ses avantages pour sa mère. « Sa première journée complète [chez Pleins Rayons], c’était ma première journée off en dix ans, souligne Josée Grenier. Je ne me souvenais plus c’était quoi avoir du temps pour moi ! »

FAIRE DES PETITS AILLEURS AU QUÉBEC

Parce qu’il n’est pas reconnu comme un organisme communautaire par le Centre intégré de santé et de services sociaux de l’Estrie, Pleins Rayons est exclu du Programme de soutien aux organismes communautaires (PSOC) ; il n’a donc pas droit à des subventions. 

« Même si je fais faire beaucoup plus que des colliers en pop corn aux jeunes et que je suis plus efficace qu’un CRDI [NDLR : centre de réadaptation en déficience intellectuelle] », clame son fondateur Stephan Marcoux.

L’OBNL a toutefois le statut d’organisme de bienfaisance, ce qui lui permet de recevoir des dons et de remettre des reçus d’impôt. Il se finance également grâce à ses projets d’économie sociale et à des contributions de la part de divers partenaires.

Actuellement, Pleins Rayons opère avec un budget annuel de 210 000 $, qui défraie le salaire des quatre employés-éducateurs, le coût des matériaux à acheter, la location de ses locaux de la rue du Sud et les assurances. « Idéalement, pour bien fonctionner, ça nous prendrait 250 000 $, explique M. Marcoux. Et d’ici quelques années, on aura grossi et notre budget sera du double. »

Car Stephan Marcoux ne s’en cache pas : il aimerait bien voir son projet faire des petits partout au Québec. Il dit avoir déjà été approché en ce sens.

« Il faut arrêter de dire à ces gens-là qu’ils ne pourront jamais rien faire de leur vie, martèle-t-il. Il faut envoyer le message que les gens avec une déficience ont quelque chose à offrir. »

Selon lui, le système actuel, en plus d’être surchargé, envoie le message que les personnes différentes « prennent de la place au lieu de prendre leur place ». « Ce que je veux, c’est leur donner un rôle social actif, leur donner de vraies responsabilités qui ont un impact positif dans la communauté, pas simplement leur faire passer le temps », dit-il.

« Je suis le gars le plus riche du monde, ajoute le dirigeant de l’organisme. Pas parce que je suis riche, mais parce que tous les jours, je suis entouré de gens qui ont un cœur d’or. »