Le Sheffordois Paul Sauvé (à droite) déplore que sa propriété soit « défigurée » par d’imposants pylônes. On le voit en compagnie d’Yves Gosselin et Martin Chartrand, également inquiets des tenants et aboutissants du projet.

Des Sheffordois en croisade contre Hydro-Québec [VIDÉO]

Le projet de construction d’une nouvelle ligne électrique reliant le poste Cleveland, à Granby, à celui de Waterloo, et traversant la municipalité de Shefford, provoque une vaste levée de boucliers au sein de la population du secteur. Des citoyens se mobilisent pour éviter que soit « défiguré » à jamais le paysage de la région par l’installation de nombreux pylônes. De vives inquiétudes persistent également quant aux répercussions de telles infrastructures sur la santé ainsi que sur la valeur des propriétés.

« En ce moment, on est en plein cauchemar avec ce projet d’Hydro-Québec. On pensait venir s’établir dans un coin paisible, près de la nature. Mais là, on pourrait se retrouver avec des pylônes dans notre cour. Ce serait une vraie catastrophe pour nous, mais aussi pour tous les gens du secteur. On ne peut pas rester les bras croisés », a indiqué en entrevue Martin Chartrand, représentant du comité de citoyens du quartier Tournesol-Gauvin-Laurence à Shefford.

En fait, le projet découle de la mise à niveau du réseau électrique d’Hydro-Québec dans la région, amorcée avec la construction du poste Adamsville à Bromont en 2016. La société d’État veut maintenant rehausser la capacité du circuit reliant le poste Cleveland, à Granby, à celui de Waterloo. Les travaux, au programme pour 2020, prévoient le remplacement des poteaux de bois existants par des pylônes d’acier plus volumineux.

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Le nouveau tracé, d’une longueur d’environ 12 km, sera utilisé avec une tension initiale de 120 kilovolts (kV). Le circuit pourrait néanmoins atteindre 230 kV. Le tronçon de Granby s’étendra sur près de 3 km, tandis que les portions de Bromont et Shefford auront respectivement 3,6 km et 4,9 km. La ligne électrique doit suivre l’emprise actuelle, excepté à Bromont, où trois scénarios (A, B et C) sont envisagés à proximité du carrefour giratoire de la sortie 78 de l’autoroute 10. On devra toutefois abattre une partie des arbres le long du tracé en raison du recours à des pylônes plus imposants que les équipements existants.

Le maire de Shefford, Éric Chagnon, dit avoir été informé « le printemps dernier » des détails du projet. Il se dit interpellé par les inquiétudes des citoyens. « Ça passe dans un quartier résidentiel d’environ 75 maisons. Il y a probablement une perte d’évaluation [foncière] engendrée par la ligne. Il y a aussi la qualité de vie, la vue qui seront affectées. »

M. Chagnon dit toutefois être en « attente de nouvelles propositions » d’Hydro-Québec concernant le tracé. « On va laisser la chance au coureur. Hydro-Québec a dit qu’elle retournait à la table à dessin. On verra ce que ça donnera », a-t-il mentionné.

Bras de fer

Paul Sauvé possède une immense propriété en bordure du chemin Bell, à Shefford. Au loin, on aperçoit le mont Brome, qui émerge au cœur d’un panorama verdoyant. La ligne électrique actuelle s’y fond dans un corridor forestier. Or, les pylônes projetés pourraient atteindre près de 44 mètres (144 pieds) de hauteur, dépassant largement la cime des arbres. Un non-sens, a-t-il déploré. « Ici, c’est une véritable carte postale. Les gens s’arrêtent le week-end pour venir admirer le paysage. [...] Le projet d’Hydro-Québec prévoit qu’au moins trois pylônes viendront saboter tout ça. C’est simplement inacceptable. »

En consultant des documents légaux liés à son terrain, Paul Sauvé a fait une découverte qui, croit-il, obligera la société d’État à revoir son plan de match. Le document en question, daté du 8 février 1950, concerne une série de servitudes en faveur de la Southern Canada Power Company, à cette époque propriétaire de la ligne électrique. Il y est mentionné que l’entreprise a « le droit de passer, de poser et de maintenir poteaux, ancres et haubans ». M. Sauvé a donc mis en demeure Hydro-Québec de respecter cette servitude qui « ne s’applique pas dans le cas de pylônes ». Il appuie son argumentaire sur la définition du mot. Selon le dictionnaire Larousse, un poteau est un « support en bois ou en béton, d’une ligne électrique aérienne ». Tandis qu’un pylône est « une structure verticale métallique ou en béton armé, servant de support à une construction (viaduc, etc.) ou aux conducteurs d’une ligne électrique. »

Enfouissement

Dans une missive datée du 17 juillet et acheminée à Hydro-Québec, le comité de citoyens du quartier Tournesol-Gauvin-Laurence soulève une série d’inquiétudes, notamment la « dévaluation immobilière » de leurs maisons si la ligne électrique prévue est érigée. Parmi les solutions, ils préconisent la modification du tracé et « l’enfouissement de la ligne, au moins pour la distance d’environ 1 km comprise entre la route 241 et la rue Laurence ».

De son côté, le Sheffordois Yves Gosselin estime que cette approche devrait être de mise pour tout le tracé dans la localité. « On vit dans une municipalité dont le slogan est l’humain en harmonie avec la nature, a-t-il dit en entrevue. Si on défigure à tout jamais cette nature, que nous restera-t-il ? » Paul Sauvé est du même avis.

Selon Maxence Huard-Lefebvre, responsable des relations avec les médias chez Hydro-Québec, l’enfouissement de la ligne électrique « n’est pas dans les scénarios évalués ». « Selon le projet, c’est 4 à 10 fois plus cher qu’une ligne aérienne », a-t-il évoqué en entrevue. Sur le plan environnemental, a-t-il renchéri, le fait de pouvoir « enjamber des milieux humides » en utilisant des pylônes pèse également dans la balance.

De plus, la sécurité et l’entretien du réseau sont plus complexes en ayant recours à une ligne souterraine, a affirmé le porte-parole de la société d’État.

Une vision que déplore le maire de Bromont, Louis Villeneuve. « Chez Hydro-Québec, pourquoi refuse-t-on toujours d’enfouir les fils ? C’est plus dispendieux, mais préserver un paysage a d’énormes retombées positives. Je pense que du côté de la société d’État, on veut se donner bonne conscience en disant qu’on détruirait des milieux humides. »

Et de tels pylônes nécessiteront-ils l’implantation de balises lumineuses ? « Selon nos informations, avec les critères qu’on connaît, on ne pense pas devoir en installer », a fait valoir M. Huard-Lefebvre, précisant qu’Hydro-Québec n’a pas encore eu le son de cloche de Transport Canada à ce sujet.

Hydro-Québec poursuit sa consultation publique sur le projet jusqu’au 23 août. Les citoyens peuvent soumettre en ligne leurs inquiétudes et idées. Le projet doit être révisé au terme du processus.

NOUVELLE LIGNE ÉLECTRIQUE: LES BESOINS MIS EN DOUTE

Alors qu’Hydro-Québec martèle que le remplacement de la ligne électrique entre Granby et Waterloo est incontournable afin d’en accroître la capacité, plusieurs citoyens de Shefford se questionnent au sujet des réelles visées du projet. 

En marge du dévoilement du projet par Hydro-Québec, tous les propriétaires directement touchés, notamment par l’implantation de pylônes sur leur terrain, ont été rencontrés. Paul Sauvé est du nombre. Il dit avoir notamment discuté avec des représentants de la société d’État, à Orford, en juin. En questionnant ses interlocuteurs, il dit avoir été à la fois stupéfait et consterné des besoins justifiant une telle ligne électrique, que l’on utiliserait initialement à 120 kilovolts (Kv), mais dont la capacité pourrait grimper éventuellement à 230 Kv. « On m’a dit que la nouvelle ligne pourra desservir des entreprises dans le domaine de la cryptomonnaie et des bases de données. [...] C’est un non-sens quand on pense qu’on défigurera tout le paysage pour d’éventuels projets qui ne créent pratiquement pas d’emplois, qui consomment énormément d’énergie sans apporter un plus sur le plan économique dans la région », a-t-il déploré en entrevue.

Deux porte-parole d’Hydro-Québec ont réfuté cette affirmation. « Il n’y a aucun lien avec l’industrie des cryptomonnaies. On nie catégoriquement avoir dit ça », a indiqué Maxence Huard-Lefebvre, du département des relations avec les médias. Son collègue, Marc-Antoine Pouliot, abonde dans le même sens. « La justification de la ligne [entre Granby et Waterloo] n’est pas pour des chaînes de blocs. C’est clair, net et précis. »

Pourtant, Monique Houde, ingénieure de projets chez Hydro-Québec, a soutenu que les besoins éventuels de compagnies dans ces domaines en effervescence font bel et bien partie des tenants et aboutissants du projet. Une source a fait parvenir à La Voix de l’Est une vidéo de son allocution, tenue selon nos informations le 17 juillet lors d’une rencontre avec des citoyens à l’hôtel de ville de Shefford. « Hydro-Québec, globalement, a eu plusieurs demandes [d’études], soit des serres, des centres de données, la crytomonnaie. [...] pour Sherbrooke, pour Magog, pour Bromont. Alors, Hydro-Québec voit l’avantage de venir, maintenant, construire cette ligne, isolée à 230 [kV] pour éviter, dans la mesure du possible, un deuxième corridor s’il y avait un besoin d’augmenter la capacité », a-t-elle indiqué. 

Un élément qui a fait bondir le maire de Bromont, Louis Villeneuve. « Si on vient défaire le paysage pour éventuellement desservir l’industrie de la cryptomonnaie, ayoye ! Ça fait dur. »

Appel de propositions

Par ailleurs, Hydro-Québec est actuellement en appel de propositions pour attribuer un bloc de 300 mégawatts (MW) « aux consommateurs d’électricité pour un usage cryptographique appliqué aux chaînes de blocs ». Selon M. Pouliot, la société d’État « a informé la Régie de l’énergie du report de la date limite des soumissions au 31 octobre prochain ». Ces projets seront répartis à travers la province, sur la base de divers critères, notamment leur apport au développement économique (90 %) et environnemental (10 %). Rappelons également que la MRC Brome-Missisquoi a décrété en 2018 un moratoire sur l’implantation de mines de crytomonnaie sur son territoire.

« Colonne vertébrale »

Selon Hydro-Québec, le circuit électrique entre Granby et Waterloo a atteint sa « fin de vie utile ». « On fait cette ligne pour des besoins globaux. Chaque grille-pain additionnel branché en Estrie rend la situation un peu plus précaire. Si on ne fait rien, dans 10 ans, on aura de gros problèmes », a fait valoir M. Huard-Lefebvre.

« On ne peut pas se permettre de construire une infrastructure qui, au jour un de sa mise en service, va être exploitée à pleine capacité, a ajouté le porte-parole. Il faut prendre des décisions sur le long terme. Cette ligne est la colonne vertébrale qui permettra au réseau de la région d’être alimenté convenablement. »