Ariane Lafrenière a entrepris il y a deux ans des études en mécanique automobile dans l’optique de devenir carrossière.

Des opportunités pour les femmes en période de pénurie de main-d'oeuvre

Ariane Lafrenière a entrepris il y a deux ans des études en mécanique automobile dans l’optique de devenir carrossière. Selon la Cowansvilloise âgée de 20 ans, le manque de travailleurs observé dans plusieurs secteurs d’emploi l’a aidé à intégrer plus facilement un univers majoritairement composé d’hommes.

L’actuelle pénurie de main-d’œuvre n’a pas que des désavantages. Pour certaines femmes, le grand besoin de travailleurs leur permet de se tailler plus aisément une place dans des secteurs d’emploi largement dominés par les hommes.

« C’est sûr que ça ouvre des portes, affirme-t-elle. En ce moment, mes professeurs reçoivent des appels tous les deux jours de la part d’entreprises pour savoir s’ils ont quelqu’un à leur référer pour un emploi. Si on n’avait pas cette chance-là, je ne crois pas que les femmes seraient capables de se tailler une place aussi facilement. »

Un constat qui semble être confirmé par les observations d’Avenue Profession’elle, un organisme de la région spécialisé dans l’accompagnement des femmes sur le marché du travail ou pour un retour aux études.

« Dans la dernière année, on a effectivement vu un changement. Nous sommes davantage approchées par les entreprises pour venir rencontrer les participantes de nos cohortes pour leur parler de leurs offres d’emploi. Pourtant, il y a quelques années à peine, c’était difficile, ne serait-ce que d’obtenir un stage de validation [de quelques jours pour confirmer son intérêt] auprès de ces mêmes entreprises ! », affirme Damaris Borrayo, conseillère en gestion de carrière.

« Beaucoup plus d’entreprises sont prêtes à former les gens en milieu de travail. Ça donne un avantage aux femmes », renchérit Véronique Tardif, également conseillère au sein de l’organisme.

Amélie Fontaine-Duranleau et Amélie Roy ont choisi un métier non traditionnel­.

« Les entreprises ont plus d’intérêt envers les femmes, dont elles voient le potentiel, elles sont plus ouvertes aux visites, et lors de ces visites, certaines de nos candidates se font remarquer par les employeurs », renchérit Mme Borrayo.

C’est ce qui est arrivé à Amélie Fontaine-Duranleau, qui a été recrutée par ABB, à Bromont, après une visite en entreprise. « Ils avaient trouvé que je posais des questions pertinentes et que j’avais vraiment l’air intéressée, note celle qui opère un chariot élévateur en tant que cariste depuis l’été dernier. Ce n’est pas le genre de travail que j’aurais pensé faire dans ma vie, mais je ne regrette pas du tout mon choix ! »

Intérêt croissant

On entend par métier non traditionnel une profession où les membres d’un sexe sont représentés en faible minorité, soit à 33 % et moins.

Selon Avenue Profession’elle, le nombre de métiers non traditionnels est légèrement à la baisse. D’environ 300 professions recensées il y a quelques années, on en compterait maintenant près de 250.

Le plus grand nombre de possibilités stimule l’intérêt des femmes pour des métiers non traditionnels et la formation qui y mène, confirme Philippe Conn, directeur général adjoint à la formation professionnelle du Campus Brome-Missisquoi. « On constate un intérêt croissant de la part des femmes pour ce type de travail », indique-t-il.

Un avis que partage Nathalie Vallerand, directrice des ressources humaines chez F. Ménard. « C’est intéressant pour les femmes d’aller se former dans un domaine où des emplois sont actuellement disponibles et mieux rémunérés », dit celle qui observe un bond dans le nombre de candidatures féminines lui étant soumises.

Julie Bérubé, Véronique Tardif et Damaris Borrayo sont conseillères chez Avenue Profession’elle.

Les stages de validation, où les participantes des cohortes d’Avenue Profession’elle peuvent suivre une formation pendant quelques jours pour confirmer leur intérêt pour un domaine d’emploi, sont très prisés des femmes. « Elles peuvent explorer les techniques industrielles, les techniques d’usinage, la formation en boucherie et celle en soudage », confirme M. Conn.

Amélie Roy terminera sous peu sa formation en électromécanique. C’est par l’entreprise des services d’Avenue Profession’elle que la jeune femme a découvert ce domaine professionnel, il y a deux ans.

« J’ai travaillé dans le service à la clientèle pendant 12 ans et j’ai réalisé que je manquais de défis. J’avais besoin de bouger et de travailler manuellement, confie la jeune femme. L’électromécanique me rejoint, entre autres parce que j’aime résoudre des problèmes. »

Ce faisant, Mme Roy a été remarquée par F. Ménard. Elle deviendra sous peu la première électromécanicienne de sexe féminin à la meunerie gardangeoise. « C’est une belle fierté de me dire que moi, je serai dans un milieu d’hommes », dit-elle, souriante.

Obstacles

Certes, même si l’accès à un métier non traditionnel semble facilité par les besoins criants des employeurs, certains obstacles se dressent encore sur le chemin de certaines femmes.

« Ça n’a pas toujours été aussi facile que je l’avais imaginé », confie Ariane Lafrenière.

Même si l’accès à un métier non traditionnel semble facilité par les besoins criants des employeurs, certains obstacles se dressent encore sur le chemin de certaines femmes.

Si son intégration auprès de ses collègues masculins se déroule bien, elle raconte avoir connu sa part de difficultés avec certains de ses anciens employeurs. « J’ai souvent eu l’impression que je devais encore faire mes preuves », dit-elle.

« Il n’y a rien de magique avec la pénurie de main-d’œuvre, croit Hélène Lee-Gosselin, directrice de l’Institut Femmes, Sociétés, Égalité et Équité de l’Université Laval. Elle peut permettre à des femmes d’avoir un métier non traditionnel, mais encore faut-il changer les pratiques sociales en milieu de travail pour qu’elles s’y sentent bien et qu’elles aient les mêmes opportunités de développement que leurs homologues masculins. »

D’ailleurs, pour certaines, l’intégration s’est déroulée comme un charme. « Je n’ai jamais senti que je travaillais moins bien qu’un homme, affirme Amélie Fontaine-Duranleau. Au moment de l’embauche, [mes employeurs] n’ont pas diminué leurs critères. Ils cherchaient quelqu’un dont les compétences correspondaient à leurs besoins, tout simplement. »

Depuis son embauche, trois autres femmes ont rejoint son équipe de travail. Elles sont maintenant six sur les trente employés du quart de jour.

« L’intégration des femmes dans des contextes non traditionnels varie beaucoup selon le secteur d’emploi, et même au sein des corps de métier », explique Mme Lee-Gosselin.

« Dans notre cas, certains secteurs d’emploi traditionnellement masculins sont devenus paritaires au fil du temps, soutient Mme Vallerand. Que ce soit un homme ou une femme qui occupe le poste n’a pas d’importance. L’arrivée d’une ressource supplémentaire vient soulager les autres employés en allégeant leur tâche, et c’est vu positivement. »

Comme les autres femmes interrogées, Amélie Roy ne s’est pas remise en question avant de se lancer. Pour elle, l’important était de trouver un métier qui lui convenait. « Être entourée d’hommes ne m’a jamais fait peur ! », lance-t-elle.

« Un univers d’hommes me permet non seulement de vivre ma passion, mais je m’y sens plus à l’aise, relève pour sa part Ariane Lafrenière. Et en temps de pénurie, embaucher une femme vaut mieux que de ne pas embaucher personne du tout ! »

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ENCORE DU CHEMIN À FAIRE

Si des femmes parviennent à se trouver un emploi dans un secteur non traditionnel en raison de la pénurie de main-d’œuvre, cela n’élimine pas certains préjugés et inégalités qui persistent en milieu de travail.

« Cette pénurie n’est pas qu’une question démographique. Le manque de travailleurs touche presque tous les secteurs de l’économie, pas seulement les métiers non traditionnels », rappelle Angelo Soares, professeur à l’Université du Québec à Montréal. 

« Il y a un avancement, mais c’est encore très lent, dit-il au sujet de l’entrée des femmes dans des métiers traditionnellement masculins. On ne devrait pas avoir à se battre pour faire un métier qui nous passionne, et pourtant, il y a encore beaucoup de femmes qui doivent prouver davantage que leurs collègues masculins. »

Le chercheur est sceptique sur les chances à long terme des femmes de demeurer en poste au terme de la pénurie. « Ils annoncent déjà des moments de récession pour les prochaines années à venir », poursuit le professeur, qui croit que les femmes seront les premières à en pâtir.

« Si on prend l’exemple de la Seconde Guerre mondiale, on se souvient que les femmes sont entrées massivement sur le marché du travail parce que les hommes étant partis à la guerre et qu’il  fallait quelqu’un pour travailler à l’usine, poursuit-il. Mais dès que la guerre a été terminée, les femmes ont été retournées chez elles. Est-ce que cela pourrait se passer lorsque la pénurie de main-d’œuvre va se résorber ? »

Briser les préjugés

« Une fois qu’on donne accès aux femmes à des métiers non traditionnels, encore faut-il que leurs patrons leur donnent envie de rester », complète Hélène Lee-Gosselin, professeure à l’Université Laval.

« Dans certains milieux, il existe une culture masculine malsaine perpétrée par certains individus, mais tolérée par d’autres ou par la direction. Ce climat se maintient tant et aussi longtemps qu’il n’est pas dénoncé à l’interne. Trop souvent, le milieu s’attend à ce que la nouvelle employée s’adapte au climat actuel ou qu’elle parte, tout simplement », poursuit-elle.

Une femme sans cesse « paternalisée » par ses collègues ou son supérieur peut vivre un doute chronique quant à ses capacités. « Ça envoie aussi le message qu’elle n’est pas capable de faire le même travail que les autres », renchérit Mme Lee-Gosselin.

Pour endiguer les inégalités une bonne fois pour toutes, il faut contrer des préjugés qui subsistent dans certains milieux de travail et même dans la société, allègue M. Soares.

« À mon avis, le cœur du problème réside dans la division sexuelle du travail. C’est cette idée où il existe des emplois réservés aux hommes et d’autres réservés aux femmes, et ce, sans aucune logique. Et cette notion varie, car dans certains pays, un métier traditionnellement masculin peut être traditionnellement féminin ailleurs, et vice-versa », explique-t-il.

C’est aussi cette hiérarchisation, qui consacre les emplois les plus importants et les mieux rémunérés aux hommes, qui explique l’écart salarial observé dans certains domaines entre les hommes et les femmes pour un travail égal, indique le professeur. « Tant qu’on ne brise pas ces préjugés, on restera pris avec cette séparation », croit M. Soares.

Les charges domestiques

À cela s’ajoutent les tâches domestiques, qui sont encore plus souvent l’affaire des femmes, soulève M. Soares. « Il s’agit d’une charge de travail supplémentaire à la fois invisible et non considérée », souligne-t-il.

« Il y a certains défis qui demeurent, constate aussi Damaris Borrayo, conseillère en gestion de carrière chez Avenue Profession’elle. On doit poursuivre la sensibilisation dans beaucoup de domaines, car la femme a encore la charge de la plus grande partie de la vie domestique, de s’occuper des enfants, de les accompagner à leurs rendez-vous, de faire le ménage et la cuisine. En cas de séparation, ce sont elles qui ont majoritairement la garde des enfants. Tout cela s’ajoute au travail. »

« C’est un enjeu de culture organisationnelle, indique Mme Lee--Gosselin. Certains employeurs exigent que leurs employés laissent les enjeux familiaux à la porte et d’autres les perçoivent comme des adultes multidimensionnels ayant une diversité de rôles sociaux. Mais en continuant de penser que la conciliation travail-famille ne concerne que les femmes, on enferme celles-ci dans un rôle de mère et on empêche les hommes de bénéficier de certaines mesures. »

Plus de flexibilité

Que ce soit en offrant des solutions pour concilier travail et famille, du transport pour se rendre au boulot ou d’autres avantages, il revient aux employeurs d’être plus flexibles, non seulement pour attirer plus de femmes, mais pour garder leurs employés actuels au sein de l’entreprise, indique Nathalie Vallerand, directrice des ressources humaines chez F. Ménard.

« Les employeurs ne peuvent pas se permettre de perdre leurs employés actuels ; ils devraient profiter du contexte de pénurie de main-d’œuvre pour leur permettre de développer leurs talents et adresser les irritants, affirme Mme Lee-Gosselin. La pénurie de main-d’œuvre peut devenir une occasion en or pour les entreprises. »

Prochaine cohorte

Une prochaine cohorte du projet préparatoire à l’emploi d’Avenue Profession’elle sera ouverte en avril aux femmes qui souhaitent explorer les différentes possibilités professionnelles qui s’adressent à elles. Ce processus de neuf semaines inclut les démarches d’orientation, l’évaluation d’employabilité des candidates de même qu’un profil du marché du travail et un stage de validation en entreprise.

Trois cohortes distinctes sont lancées chaque année, comptant chacune près d’une dizaine de participantes.

Pour plus d’information, il est possible de contacter Avenue Profession’elle au (450) 378-2212.