Deux causes ont été retenues pour expliquer la mort d'Alain Beaudry et de son employé Anthony Lalumière, en septembre dernier.

Des leçons à tirer de la mort de deux travailleurs agricoles

L'exposition à une atmosphère dangereuse due à la présence de gaz de lisier et l'absence de procédures de travail sécuritaire en espace clos sont les deux causes identifiées par la Commission des normes, de l'équité, de la santé et de la sécurité du travail (CNESST) pour expliquer le décès du producteur agricole Alain Beaudry et de son employé Anthony Lalumière dans une ferme de Saint-Valérien-de-Milton en septembre dernier.
Le jour fatidique, Alain Beaudry, 53 ans, et son employé âgé de 18 ans devaient réparer de la tuyauterie située au fond de la préfosse à lisier de la ferme porcine familiale appartenant à M. Beaudry. Ce dernier est descendu dans la préfosse où se trouvaient environ 33 centimètres de lisier. Le jeune travailleur se trouvait à l'extérieur de la préfosse, mais il est descendu pour secourir son patron. 
Les deux hommes ont été retrouvés inconscients dans la préfosse. Ils ont été transportés à l'hôpital où leur décès a été constaté. 
Gaz dangereux
À la suite du drame, la CNESST a mené une vaste enquête allant même jusqu'à reproduire les conditions qui prévalaient dans la préfosse le jour de l'accident afin de mieux connaître les concentrations de gaz. Le lisier produit et accumule des gaz ; sulfure d'hydrogène (H2S), dioxyde de carbone (CO2), ammoniac et méthane (CH4). 
À une certaine concentration, ils peuvent entraîner une perte de conscience rapide et le décès. C'est ce qui s'est produit pour les deux hommes. 
« Ces gaz-là sont incolores », explique la docteure Élisabeth Lajoie, chef du service clinique de santé environnementale et santé au travail de la Direction de la santé publique de la Montérégie. Une exposition peut entraîner divers symptômes allant d'une irritation des voies respiratoires, à des nausées, des vertiges et des maux de tête, entre autres. 
Trois intoxications graves ont été rapportées en Montérégie en 2016. Environ une trentaine de cas avaient été rapportés l'année précédente (pas tous liés au lisier). « Ce n'est que la pointe de l'iceberg. La majorité des intoxications ne sont pas déclarées, s'inquiète la docteure Julie Loslier, directrice de la santé publique de la Montérégie. Entrer dans un espace clos, c'est jouer à pile ou face avec la mort », ajoute-t-elle. 
Mesures préventives
Sur les lieux du drame, il n'y avait aucune ventilation, appareil respiratoire ou détecteur de concentration de gaz, ni aucun équipement ni procédure de sauvetage, a expliqué l'inspectrice à la CNESST de la direction régionale de la Yamaska, Marie-Claude Maheu, mercredi lors de la présentation du rapport d'enquête. 
Les intervenants ont rappelé qu'il ne faut jamais entrer dans un espace clos et effectuer le travail de l'extérieur. Si ce n'est pas possible, le travailleur doit ventiler l'espace clos, détecter et identifier les gaz au moyen d'un appareil de détection, porter un appareil respiratoire, cadenasser les équipements susceptibles d'influencer la concentration des gaz, avoir une procédure et des équipements de sauvetage. 
Ce drame a secoué toute la communauté de Saint-Valérien-de-Milton, tout comme le secteur agricole. « Ça a fait réfléchir beaucoup d'agriculteurs, affirme Claude Lapointe, 2e vice-président et responsable du dossier santé et sécurité à l'Union des producteurs agricoles (UPA) de la Montérégie. Il faut être conscient qu'il peut survenir un accident. »
La CNESST, en collaboration avec l'UPA et la Direction de santé publique de la Montérégie, a rencontré les agriculteurs de la municipalité où le drame s'est produit ainsi que ceux des villes voisines, l'hiver dernier, pour les informer des procédures de travail à adopter dans les espaces clos. Des étudiants en agriculture ont également reçu leur visite. 
Les conclusions du rapport d'enquête de la CNESST seront d'ailleurs transmises à l'UPA, aux Éleveurs de porcs du Québec et à l'Association canadienne de sécurité agricole pour éviter que pareil drame ne se reproduise. Le site de la CNESST fournit également plusieurs informations sur le travail dans les préfosses et fosses. De son côté, l'UPA peut également fournir des conseils de santé et de sécurité aux agriculteurs.
Des équipements pour éviter le pire
Travailler dans un espace clos nécessite non seulement une procédure de travail et de sauvetage sécuritaire, mais également un vaste équipement. 
« C'est un danger de mort. C'est pour ça qu'il y a beaucoup d'équipements », explique d'entrée de jeu Julien Bérubé, chef d'équipe en prévention et inspection à la CNESST, direction régionale de la Yamaska. 
Le travailleur doit utiliser un détecteur de gaz pour connaître la nature des gaz et leur concentration. « Il faut prendre la mesure avant d'entrer et avoir le détecteur sur soi pendant les travaux », dit M. Bérubé. 
Un appareil respiratoire est aussi primordial. « C'est un kit qui ressemble à celui des pompiers parce que c'est un danger de mort. Si la concentration est élevée, c'est une ou deux respirations et ça peut mener à la mort », prévient M. Bérubé. 
De plus, lorsqu'une personne veut pénétrer dans un espace clos, une autre doit la surveiller de l'extérieur et être en contact avec elle, notamment en utilisant un système de communication. 
La personne qui entre dans un espace clos doit par ailleurs porter un harnais. Celui-ci doit être relié à un trépied équipé d'un treuil qui permettra à la personne chargée de la surveillance de la sortir rapidement sans pénétrer dans l'espace clos. 
Un système de ventilation doit également être installé pour diluer la concentration des gaz toxiques. 
Dispendieux et peu utilisés
« Ce sont des équipements qui sont élaborés. C'est dispendieux, mais pour du travail dans un espace clos comme une préfosse où les dangers sont importants, c'est ce que ça prend », indique Julien Bérubé. Ces équipements peuvent coûter plusieurs milliers de dollars, ajoute-t-il. 
Sans ces protections, personne ne doit entrer dans un espace clos. Des entreprises spécialisées peuvent fournir ce genre de services ou former les agriculteurs à se protéger. 
« Il n'y a pas beaucoup de producteurs qui sont équipés, reconnaît Claude Lapointe, 2e vice-président et responsable du dossier santé et sécurité à l'UPA de la Montérégie. Il faut savoir les utiliser et c'est dispendieux. »
Il admet que des réflexions doivent être entreprises pour que plus d'agriculteurs soient mieux équipés ou que ceux-ci engagent des entreprises spécialisées pour réaliser ce genre de travaux.