Dans la région, les 21 kilomètres d’une route névralgique portent le nom de l’homme politique Pierre Laporte et immortalisent une période trouble de l’histoire à travers quatre municipalités.
Dans la région, les 21 kilomètres d’une route névralgique portent le nom de l’homme politique Pierre Laporte et immortalisent une période trouble de l’histoire à travers quatre municipalités.

Crise d'Octobre: un pan de l’Histoire du Québec immortalisé dans le bitume 

Marie-Ève Martel
Marie-Ève Martel
La Voix de l'Est
Ce mois-ci marque les 50 ans de la crise d’Octobre, qui a profondément marqué le Québec, alors en pleine Révolution tranquille. Dans la foulée de ce bouleversement social, on honore aussi la mémoire de celui qui y a laissé sa vie, le ministre libéral Pierre Laporte. Dans la région, les 21 kilomètres d’une route névralgique portant le nom de l’homme politique immortalisent cette période trouble de l’histoire à travers quatre municipalités.

Samedi dernier marquait le 50e anniversaire du décès de l’ancien correspondant du Devoir Pierre Laporte, qui avait été élu neuf ans plus tôt député libéral de la circonscription de Chambly, puis nommé à la tête de plusieurs ministères.

Une semaine plus tôt, soit le 10 octobre 1970, l’homme politique avait été enlevé par des membres du Front de libération du Québec (FLQ).

La découverte, dans le coffre d’une voiture, de la dépouille de celui qui était alors ministre du Travail et de la Main-d’œuvre, ministre de l’Immigration et leader parlementaire avait causé un grand émoi partout dans la province en raison du sort cruel qui avait été réservé à un homme qui n’avait pourtant rien à se reprocher.

« Les gens ont été choqués par ce qui s’est passé », se souvient la mairesse sortante de Bromont, Pauline Quinlan, élue pour la première fois en 1998.

Des liens forts avec la région

Les plus jeunes l’ignoraient peut-être, et certains des plus vieux l’auront peut-être oublié, mais feu Pierre Laporte était bien présent dans la région, si bien qu’il avait développé, au fil des années, des relations étroites avec quelques familles d’ici.

Le ministre Laporte était aussi un proche de la famille Bédard, plus particulièrement de son patriarche dénommé Roland, chez qui il a passé plusieurs fins de semaine.

Le fils de ce dernier, Jean, a d’ailleurs été le chauffeur de M. Laporte lors de sa dernière campagne électorale.

L’homme politique entretenait aussi des liens avec le clan Désourdy, dont des membres comptent parmi les grands fondateurs de Bromont.

Il est à noter qu’au moment du décès du ministre Laporte, Germain Désourdy était maire de Bromont et son frère Roland était le premier magistrat de Cowansville.

Samedi dernier marquait le 50e anniversaire du décès de Pierre Laporte, qui était alors ministre du Travail et de la Main-d’oeuvre, ministre de l’Immigration et leader parlementaire.

« Oui, notre famille était assez proche de M. Laporte, surtout mon père Roland, confirme Robert Désourdy, également un ancien maire de la municipalité. Le ministre Laporte a grandement contribué à la naissance de Bromont. C’est notamment lui qui a signé le projet de loi privé qui officialisait le processus. »

Nos recherches laissent deviner que ces deux Roland ont joué un rôle dans le fait que la route qui traverse une grande partie de Brome-Missisquoi porte le nom du défunt ministre qui aurait contribué à façonner la région telle qu’on la connaît aujourd’hui.

« Idée qui s’impose » ou « Idée sotte »?

D’ailleurs, la résolution adoptée en mars 1971 par le conseil municipal de Bromont propose de baptiser le futur tronçon de la route 241 qui reliait la sortie 41 de l’autoroute 10 au chemin Shefford à Cowansville en l’honneur de M. Laporte « pour services rendus à notre Ville ».

Une autre résolution indiquait l’envoi prochain d’une lettre à la Ville et au Canton de Granby pour les inviter à renommer eux aussi leur partie de la route, à l’époque la rue Mountain, en mémoire du défunt « afin d’uniformiser de façon le moins équivoque possible cette route ».

Une idée qui n’avait vraisemblablement pas passé comme une lettre à la poste, nous révélait La Tribune dans sa section dédiée aux échos du conseil municipal de Granby de son édition du 30 avril 1971.

« Les autorités municipales ont décidé de ne pas donner suite à une suggestion de Bromont à l’effet de changer le nom de la rue Mountain en celui de Boulevard Pierre Laporte. Bromont précisait qu’un nouveau boulevard de cette municipalité portera effectivement ce nom, et comme il est possible qu’il se rende jusqu’à Granby, on a présenté la suggestion en question. Le conseiller Bernard Beaudry a cependant fait remarquer qu’aucune réponse n’avait encore été obtenue relativement à ce prolongement, et que de plus, le changement du nom d’une rue impliquait bien des dépenses pour ceux qui y résident. Pour sa part, l’échevin Bruce Payne a qualifié de sotte une telle idée, précisant que si Bromont voulait honorer la mémoire de M. Laporte, on pourrait trouver quelque chose d’important... »

L’Histoire en aura décidé tout autrement.

C’est finalement à la séance du 16 décembre 1974 que le conseil municipal de Granby résolut de donner le nom de Pierre Laporte à la voie de raccordement qui relierait la ville à sa voisine Bromont et dont la construction était prévue prochainement par le ministère des Transports.

Il n’a pas eu de consultation publique sur le changement de nom à Cowansville, croit se rappeler le maire sortant Arthur Fauteux, mais la proposition avait suscité une forte adhésion populaire, se souvient-il, lui qui venait d’arriver dans la région à l’époque.

« L’idée s’est imposée d’elle-même assez rapidement. C’était naturel pour bien des gens de lui rendre hommage de telle façon. C’était un gars qui avait défendu le Québec, qui avait travaillé pour nous et qui est décédé dans des circonstances dramatiques », souligne l’ancien élu.

Renommer la rue Mountain en l’honneur de Pierre Laporte n’avait pas fait l’unanimité à Granby, nous révélait La Tribune dans son édition du 30 avril 1971.

Cependant, « ce n’est que dans les années 1980, à la suite réaménagement de la route 241 jusqu’à Cowansville, que la petite section de la route 241 à l’entrée de Cowansville prendra le nom de boulevard [Pierre-Laporte]. Auparavant la rue face à l’Hôpital BMP se nommait rue Elm », explique l’historien cowansvillois Michel Racicot.

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UNE HOMOLOGATION TARDIVE

Selon la Commission de toponymie du Québec (CTQ), ce n’est que le 6 novembre 1980, soit dix ans après l’assassinat de Pierre Laporte, que ce changement de nom a été officialisé. 

Il faut ensuite attendre au 21 août 1990 pour que la commission officialise le nouveau nom sur la portion de la route qui se situe sur le territoire de la municipalité de Cowansville. À Brigham et à Granby, les deux autres municipalités qui sont traversées par la route, l’officialisation du toponyme ayant été avalisée le 30 octobre 1998 et le 5 février 1999 respectivement, indique la commission.

Pourtant, l’usage du nom «boulevard Pierre-Laporte» remonte à plusieurs années auparavant. 

La Commission explique cette officialisation tardive par le fait que c’est lors «d’opérations d’inventaire» que le nom est relevé par ses travailleurs et qu’il est ensuite inclus dans ses registres. «La Commission de toponymie détient très peu d’information sur le contexte ou sur la date d’attribution du nom de Pierre Laporte à cette voie de communication par les différentes autorités municipales concernées», a indiqué Chantal Bouchard, conseillère en relation médias et porte-parole.

Au Québec, 25 rues, avenues, chemins ou tronçons, et même un pont, portent le nom du défunt ministre. La Montérégie est la région où on en dénombre le plus, avec six dénominations. L’Outaouais et le Centre-du-Québec en compteraient quatre chacune tandis qu’on en retrouve trois dans Lanaudière et en Mauricie. Deux routes portent le nom de l’ancien ministre dans les Laurentides; une rue est aussi nommée en son honneur à Rimouski et dans la ville de Québec.