Une journée dans l’après-pandémie

Nos vies quotidiennes ont changé depuis un mois. Plusieurs complications de toutes sortes, mais aussi des innovations qui nous plaisent déjà. Qu’est-ce qui risque de rester des mesures de crise, dans une saison ou deux, lors du retour à la «normale»?

2:00 des milliers de livres sur l’oreiller

Louise ne dort pas. Cette bonne vieille insomnie s’est encore pointée le bout du nez. Elle jette un œil à sa table de chevet : aucun livre ne la tente. Sur sa tablette, elle se rend sur le site Web de sa bibliothèque municipale. Grâce au www.pretnumerique.ca, elle a des milliers d’histoires à un clic d’elle. C’est fait. Un roman policier va l’aider à retrouver le sommeil.

Durant la pandémie, des milliers de lecteurs ont découvert le prêt numérique. L’organisme à but non lucratif Biblio Presto, qui gère notamment la plate-forme de prêt, enregistrait des hausses de 131 % du nombre de prêts en avril 2020, par rapport à l’année précédente. Les lecteurs retourneront dans leurs bibliothèques physiques, lorsque les portes ouvriront, prévoit Jean-François Cusson, directeur général de Biblio presto. Mais il y a fort à parier que les prêts numériques ne représenteront plus seulement 5 % de tous les prêts, comme c’était le cas avant la crise. 

«On voyait déjà la popularité du livre numérique en région, où ce n’est pas facile d’avoir accès au livre papier, explique M. Cusson. Mais là, les gens ont réalisé la facilité du prêt numérique et de la lecture numérique, qu’on peut faire sur à peu près tous nos appareils électroniques.»

Une nouvelle clientèle a découvert en masse les livres numériques : les jeunes, avec un taux d’augmentation d’emprunt de 350 % durant la crise. Et eux aussi risquent de rester fidèles, surtout avec les livres jeunesse en réalité augmentée qui feront bientôt leur apparition, glisse le directeur général de Biblio Presto.

8:57 en ligne avec visio-doc

Gilles attend pour consulter son médecin de famille. Il n’est pas à la clinique, mais assis devant son ordinateur, tasse de café à la main, à quelques minutes de l’heure de son rendez-vous. Gilles connaît son «doc» depuis deux décennies. C’est le même médecin qui soigne sa femme et ses garçons. Aujourd’hui, le médecin va questionner Gilles sur l’évolution de son problème d’arthrose et renouveler, probablement, le médicament qu’il prend depuis quelques années. La téléconsultation est là pour rester, se réjouit le Dr Louis Godin, président de la Fédération des médecins omnipraticiens du Québec. Mais seulement dans les cas où le médecin n’a pas besoin de faire d’examen clinique, ajoute-t-il aussitôt. «Ça ne remplacera jamais le travail qu’on fait dans nos cabinets, mais c’est un outil qui s’ajoute et qu’on ne pourra pas mettre de côté parce que les patients l’apprécient.» Questionnement sur les moyens de contraception, renouvellement d’ordonnance, prescription d’examen ou de prises de sang, conseils; les médecins peuvent faire plusieurs choses même s’ils ne sont pas à côté de leur patient, note le Dr Godin. En plus de leur côté pratique pour le patient qui n’a pas à se déplacer, la consultation virtuelle jouera un rôle pour limiter la propagation des virus en clinique, signale le Dr Godin.

14:00 comme si vous y étiez... ou presque

Caroline et Patrick se croisent les doigts. Espérons que ceux-là seront les bons. Ils s’apprêtent à «accueillir» les — peut-être — futurs acheteurs de leur joli jumelé. À l’aide de la webcam d’une tablette électronique, le couple fera une visite virtuelle aux chercheurs de maison. Leur courtière en immobilier est là pour guider, par le biais de la visioconférence. Les potentiels clients et leur courtier, à la maison ou au bureau, assistent à la visite personnalisée. «Pouvez-vous ouvrir le garde-manger s’il vous plaît?» Julie Saucier, présidente et chef de direction de l’Association professionnelle des courtiers immobiliers du Québec, estime que la visite virtuelle est dans le coffre à outils des courtiers pour de bon. «Il y a un engouement très fort pour ça», indique-t-elle en entrevue. Pour les acheteurs qui magasinent une maison dans une autre région, mais aussi pour tous ceux qui ont plusieurs maisons à visiter et qui ne veulent pas visiter pendant de longues fins de semaine. «On peut faire le premier «écrémage» de façon virtuelle et ensuite, visiter quand on voit que ça correspond vraiment à ce qu’on veut, décrit Mme Saucier. Ça pourrait accélérer le processus.» Plus que les photos, la visite virtuelle vient «humaniser» la maison, donner une meilleure idée de la grandeur, croit Mme Saucier.

16:30 l’épicerie... au travail

Jacques termine sa journée de travail au siège social d’une grande compagnie d’assurances. Avant de repartir pour la maison, il passe devant les casiers réfrigérés récupérer sa commande d’épicerie, livrée chez son employeur en début d’après-midi. Crème, pâtes, parmesan; il aura ce qu’il faut pour faire le souper à sa tribu. Au printemps 2019, l’épicier Francis Veilleux, propriétaire de succursales IGA sur la Rive-Sud de Québec, avait mené des projets-pilotes de ramassage sur les lieux de travail chez Desjardins. Stéphane Lacasse, directeur des affaires publiques pour l’Association des détaillants en alimentation du Québec (ADAQ), ne serait pas surpris que de telles initiatives se multiplient chez certains gros employeurs. «Pour l’épicier, ça peut être très avantageux de livrer une seule fois, 50 commandes à un seul endroit, évalue M. Lacasse. C’est certain qu’il va y avoir une hausse de commandes téléphoniques et de commandes en ligne après la crise.» L’ampleur de cette hausse dépendra du temps que les travailleurs pourront mettre à faire leur commande en ligne. Certains trouveront toujours cela plus rapide de faire un saut à l’épicerie après le travail, signale le porte-parole de l’ADAQ. Les heures d’ouverture condensées, la fermeture le dimanche; une bonne idée? «Pour nous, ce n’était pas un besoin de fermer le dimanche, car on fonctionne surtout avec deux quarts de travail, un avec des employés la semaine et un autre avec des employés la fin de semaine, dit Stéphane Lacasse. Est-ce qu’on va le faire après? On est un peu tributaire des grandes chaînes et à savoir si tout le monde va embarquer...»