Des travailleurs temporaires en provenance du Guatemala oeuvrent à la ferme Morivan d’Hébertville-Station à l’année. Les employés actuels doivent partir au cours de l’été et être remplacés par de nouveaux.
Des travailleurs temporaires en provenance du Guatemala oeuvrent à la ferme Morivan d’Hébertville-Station à l’année. Les employés actuels doivent partir au cours de l’été et être remplacés par de nouveaux.

Main-d'oeuvre étrangère temporaire: le casse-tête de la COVID-19

La main-d’oeuvre étrangère temporaire est attendue en grand nombre au Québec, au cours des prochaines semaines, notamment au Saguenay-Lac-Saint-Jean. En 2019, plus de 600 travailleurs étrangers ont oeuvré au sein des entreprises agricoles et usines de la région. En 2020, ils devaient être encore plus nombreux, mais la COVID-19 complique les choses.

« Sans cette main-d’oeuvre, pour plusieurs entreprises, ce n’est plus viable. C’est un méchant casse-tête. C’est catastrophique », affirme Chrystian Couture, coordonnateur de la Fondation des Entreprises en Recrutement de Main-d’œuvre agricole Étrangère (FERME), un organisme qui fait le lien entre les entreprises québécoises et les travailleurs étrangers temporaires.

En 2019, près de 600 travailleurs étrangers temporaires sont venus au Saguenay-Lac-Saint-Jean. En 2020, la tendance était à la hausse. « La demande augmente tout le temps. On parle d’une croissance d’environ 20 % par année. Jusqu’au mois de mars, ça montait. Là, on a des annulations puisque certains employeurs n’ont plus besoin », témoigne Chrystian Couture.

16 000 travailleurs étrangers

La province compte environ 16 000 travailleurs étrangers temporaires annuellement. Les premiers à arriver depuis le début de la pandémie ont atterri au Québec au cours des derniers jours. « C’est ceux qui étaient prêts à partir avant le 15 mars. On nolise un avion par jour pour qu’ils s’en viennent. La problématique, c’est pour ceux qui n’étaient pas prêts encore. On ignore quand les dossiers vont pouvoir rouvrir. On est confiant que tous vont pouvoir venir, sauf que certains d’entre eux auront peur et ne voudront plus et que les délais feront en sorte qu’il sera trop tard pour certains employeurs. »

FERME accompagne les entreprises dans tout le processus. Il s’occupe de la documentation nécessaire et est là à l’arrivée des travailleurs qui proviennent du Mexique et du Guatemala dans une proportion de 95 %. Actuellement, Chrystian Couture sent beaucoup d’inquiétude chez les entreprises et craint des pertes financières importantes.

« C’est critique à ce temps-ci. Beaucoup de plantations se font. S’il n’y a pas de travailleurs pour planter, il n’y aura pas autant de récoltes. Moins de travailleurs seront nécessaires ensuite. »

Des questions sur la quarantaine

M. Couture confirme que les entreprises se posent beaucoup de questions quant à l’application des règles de quarantaine. L’aide financière de 1500 $ par travailleur promise par Ottawa afin de couvrir les frais au cours de la période d’isolement de 14 jours atténue les soucis financiers, mais la gestion de la quarantaine représente tout un casse-tête.

« La quarantaine, ils ne savent pas trop comment la gérer. Les informations arrivent au compte-gouttes. Souvent, les travailleurs dorment sur des lits superposés. Ça ne respecte pas la règle du deux mètres. Ça prend une chambre pour chaque travailleur. C’est une énorme problématique. La location de roulottes ne figure pas dans la liste des services essentiels. C’est très compliqué. Une chose est certaine, on a besoin de cette main-d’oeuvre. Des programmes pour faire venir les travailleurs étrangers temporaires existent depuis plus de 50 ans, ce n’est pas pour rien. »

DES CONSÉQUENCES VARIABLES D'UNE ENTREPRISE À L'AUTRE

Au Saguenay-Lac-Saint-Jean, l’arrivée de la main-d’oeuvre étrangère a des conséquences qui varient d’une entreprise à l’autre. Pour certaines, une absence ou un retard compromet une saison complète d’activités. Pour d’autres, quoi qu’il advienne, les prochains mois se dérouleront comme prévu, ou presque. 

Une saison compromise chez Nutrableu

Chez Nutrableu de Normandin, la saison des bleuets dépend de la présence des travailleurs étrangers affectés à la cueillette et à l’emballage des petits fruits. Cette année, 78 travailleurs mexicains doivent être au boulot à compter du 20 juillet. 

« On va voir si on aura une saison ou pas. Tout dépend de la main-d’œuvre étrangère. Je ne crois pas que la main-d’oeuvre locale va suffire pour pallier », affirme Dave Tremblay, copropriétaire et directeur général des opérations et de la production de l’entreprise de bleuets sauvages. 

Pour l’entrepreneur, impossible de lancer la saison s’il doit composer avec un manque d’effectifs. Les travailleurs mexicains représentent entre 60 % et 70 % de la main-d’oeuvre totale de l’entreprise.

« On ne peut pas faire une saison à 25 % de notre capacité. C’est 100 % ou rien. On nage dans l’inconnu. On garde espoir que tout se place, mais on se demande si les travailleurs vont arriver à temps et en quantité suffisante. »

Afin de respecter la mise en quarantaine, les travailleurs devraient arriver au début du mois de juillet. 

« On est à l’écoute des mesures, les choses changent rapidement. On va s’adapter à ça. Les montants du gouvernement permettront de pallier pour la période d’isolement, mais le ‘‘post isolement’’ est aussi problématique. Le deux mètres doit être appliqué en tout temps. C’est un gros défi notamment pour le transport du campement aux champs. Ça ne s’improvise pas, mais c’est réalisable. »

D’autres données doivent aussi être prises en compte par le trio à la tête de l’entreprise. 

« On ignore si les ventes vont être au rendez-vous. Dans trois mois, est-ce que les gens auront un portefeuille de disponible ? On vend dans les marchés publics de Montréal. Seront-ils ouverts ? Il y a beaucoup d’inconnu. »

Une chose est certaine, les associés ont l’intention de suivre les règles à la lettre. 

« On ne va pas jouer avec la sécurité publique. Si on n’est pas capable de faire face à la musique, on ne le fera pas. Les choses ne sont pas prises à la légère. Normandin est un petit village, il faut que le sentiment de sécurité demeure. »

La crainte du coronavirus à la ferme Morivan

À la ferme Morivan d’Hébertville-Station, les effets d’une propagation du virus au sein de l’entreprise sont davantage craints que le manque de main-d’oeuvre. « On a une petite équipe de travail. Il ne faudrait pas que les gens tombent malades en même temps. On ne peut pas arrêter la production », confirme Marie-Claude Morin, copropriétaire de la ferme laitière de 500 têtes. 

Trois travailleurs étrangers à la fois oeuvrent à la ferme par rotation à l’année. « On en a besoin, on est jamais capable de trouver des gens pour les remplacer », affirme la propriétaire. 

Cette année, un nouveau travailleur devait arriver un peu plus tôt, en mai, pour les semences, avant même que les trois autres aient quitté. Marie-Claude Morin ignore si ce pourra être le cas. « Je ne sais pas s’il pourra venir quand même, mais ça ne compromet pas nos activités. Pour moi, c’est un surplus », souligne celle qui travaille avec des Guatémaltèques depuis neuf ans. 

À la ferme Morivan, la quarantaine ne pose pas réellement problème. « On dispose déjà d’un logement pour accueillir le nouveau travailleur. J’aime mieux faire une quarantaine que prendre le risque que tous soient malades. Les conséquences seraient désastreuses. »

Bleuets sauvages du Québec observe les premières vagues

Chez Bleuets sauvages du Québec qui regroupe des producteurs de bleuets et des entreprises de transformation notamment l’Usine de congélation de St-Bruno, Maryse Mercier, directrice des ressources humaines responsable de la main-d’oeuvre étrangère, confirme que la situation est suivie de près. 

« Les travailleurs sont attendus au début juin pour le volet agriculture et au début août dans les usines. Le bleuet ne peut pas attendre deux semaines. Il va falloir les faire arriver avant. Les premiers travailleurs arrivent cette semaine au Québec, ça pourrait apporter son lot de changements. On va regarder comment les premières vagues vont aller. Tout est à analyser. »

Un total de 91 travailleurs devraient être au boulot en juin et 54 de plus devraient arriver en août. 

« Ça nécessite beaucoup de gestion, notamment afin de réduire le nombre de personnes par chambre pour respecter les deux mètres réglementaires. On va essayer de s’adapter à tout ça. De bonnes équipes travaillent là-dessus. »