Frey Guevara, directeur général de l’organisme Solidarité ethnique régionale de la Yamaska
Frey Guevara, directeur général de l’organisme Solidarité ethnique régionale de la Yamaska

Le défi de l’intégration

Immigrer dans un nouveau pays est déjà tout une épreuve. Mais pour la centaine de familles issues d’autres pays et arrivées cette dernière année à Granby, la pandémie représente une difficulté de plus, selon Frey Guevara , qui dirige l’organisme Solidarité ethnique régionale de la Yamaska (SERY). « Le défi du confinement ajoute un poids supplémentaire sur les épaules des gens qui viennent de s’installer ici. »

Les personnes immigrées récemment ont été « déracinées de leur pays, ont dû abandonner des membres de leur famille et ont souvent de la difficulté à communiquer avec une nouvelle langue à apprendre », rappelle M. Guevara.

Parmi elles, on retrouve plusieurs réfugiés. « En région, on a beaucoup de réfugiés, qu’on soit à Granby, Sherbrooke ou ailleurs au Québec, explique Michèle Vatz Laaroussi, professeure spécialiste de médiation interculturelle à l’Université de Sherbrooke. Ces gens ne connaissent rien du système de santé ni des aides sociales, et toute cette méconnaissance est renforcée par cette situation de COVID : les membres d’une même communauté ne peuvent plus se voir, ce qui renforce leur isolement. »

La crise actuelle ajoute aux traumatismes quand on a un vécu difficile, ajoute-t-elle.

Isolement et stress

La professeure indique que les immigrants s’inquiètent beaucoup du fait qu’ils ont l’impression d’être davantage stigmatisés, car on associe le virus avec quelque chose qui vient de l’extérieur. « On cherche beaucoup des boucs émissaires, par rapport aux Chinois on le sait, mais les immigrants venant d’ailleurs se sentent aussi souvent stigmatisés. »

Être en région, dans des communautés plus petites, pose différemment la question de l’intégration que dans la métropole, à Montréal. « On est plus regardé [quand on est immigrant], alors dans cette période de la COVID, ce regard peut être ressenti comme plus péjoratif, analyse Mme Vatz Laaroussi. Les gens vont s’isoler peut-être encore un peu plus, et ils sont très inquiets parce qu’ils découvrent un système qu’ils ne connaissent pas, cela provoque chez eux un stress supplémentaire. »

Le fait qu’ils ne pourront pas revoir leur famille dans leur pays d’origine pendant longtemps renforce aussi l’isolement et la détresse de ces familles, selon la professeure.

Et quand l’isolement se conjugue avec de grandes familles confinées dans des petits logements, des difficultés supplémentaires peuvent survenir. « C’est souvent le cas des personnes réfugiées, et cela peut entraîner de la violence ou de la dépression », nomme-t-elle.

Casse-tête de la COVID

Heureusement, des organismes d’aide à l’accueil des personnes immigrantes, comme SERY à Granby, s’assurent de faciliter leur intégration dans leur nouveau chez-eux. Les mesures de confinement et de distanciation physique ont cependant représenté un casse-tête pour la quinzaine de personnes employées par l’organisme communautaire, qui a accueilli deux fois plus de personnes immigrées en 2019 qu’en 2018, soit 400 au lieu de 200.

Les intervenants de SERY ont rapidement dressé une liste des personnes les plus vulnérables — ayant une méconnaissance de la langue et du milieu d’accueil — qui ont pu bénéficier de suivis téléphoniques réguliers, deux à trois fois par semaine, « pour savoir comment ça allait et répéter les consignes sanitaires », selon le DG de l’organisme.

« Développer un lien de confiance par téléphone n’est pas facile, précise M. Guevara. La distanciation physique est une barrière qui complique le travail de nos intervenants. Au téléphone, on ne peut pas saisir les subtilités qu’on peut ressentir dans le non verbal d’une personne que l’on rencontre en vrai. »

Toutefois, certains cas ont nécessité une rencontre physique, comme pour remplir des documents à envoyer au gouvernement. « Ce sont souvent des gens allophones, pour qui la compréhension du français n’est pas évidente, certains sont analphabètes... », ajoute le représentant de SERY.

Les demandeurs d’asile, qui n’ont pas accès selon l’organisme aux mêmes services que les personnes des autres catégories d’immigration, ont fait l’objet d’un suivi particulier.

« Bilan positif »

« Je pense qu’on a réussi à bien s’en sortir », analyse M. Guevara, alors que les mesures sanitaires tendent depuis quelques jours à s’adoucir un peu.

« En général, les gens ont bien compris les messages sanitaires, ils se sentent accompagnés, rassurés, ils nous disent “vous m’avez déjà appelé cette semaine, c’est beau”. Mais on ne veut pas les laisser dans le vide », le directeur général de SERY dressant un « bilan positif » jusqu’ici.

Plus largement, M. Guevara souligne aussi que les nombreux réfugiés ont réussi à améliorer leur sort. Plusieurs d’entre eux travaillent, notamment chez KDC/One, à Lac-Brome — un employeur ouvrant les portes en grand à cette population marginalisée. « La plupart des réfugiés réussissent à trouver un emploi, ce sont des gens très débrouillards. »

Et ils sont faits forts. « Quand on est immigrant, ça prend une force intérieure pour se tenir debout », assure M. Guevara, faisant allusion au fait que ces personnes cumulent souvent deux ou trois emplois pour joindre les deux bouts.

En première ligne

En pleine crise de la COVID-19, on découvre que de nombreux immigrants occupent des postes de première ligne dans le domaine des soins de santé. Et pas seulement à Montréal.

« Dans toutes nos régions du Québec, plein de préposés aux bénéficiaires sont d’origine étrangère, ils sont arrivés au Québec il y a 10, 15 ou 20 ans et font marcher nos résidences pour personnes âgées, indique Mme Vatz Laaroussi. Cet aspect-là est très peu mis de l’avant, même si on commence à en parler à Montréal, alors que c’est une réalité très importante aussi dans les régions. »

M. Guevara renchérit en évoquant les réfugiés dont le passage illégal de la frontière canado-américaine a fait les manchettes. « Il y a quelques mois, ils traversaient le chemin Roxham [situé à quelques kilomètres du lac Champlain], et maintenant ces demandeurs d’asile se retrouvent dans des services de première ligne de notre système de soins de santé pour sauver des vies. Les personnes immigrantes sont prêtes à prendre des risques, c’est une triste réalité. Nous devons prendre conscience de cela. »

La contribution des personnes immigrantes à la lutte contre le coronavirus a notamment été mise de l’avant par une vidéo disponible sur Facebook, un projet initié par l’ entrepreneur social et chroniqueur Fabrice Vil.

Immigrants économiques

En pleine récession économique, les immigrants ne se reconnaissent plus dans le discours des décideurs politiques, ces derniers justifiant leur présence par le manque de main-d’œuvre et les besoins spécifiques de notre économie.

« Avant, on disait qu’on cherchait des travailleurs et là, on n’a plus besoin de travailleurs, alors c’est très inquiétant pour ces personnes », constate Mme Vatz Laaroussi.

Selon cette professeure à l’École de travail social de l’Université de Sherbrooke, ces personnes ne sont pas seulement des bras dont on aurait besoin à certains moments, ou à certains endroits, car « ils contribuent pleinement à la société. Il y a un regard posé sur eux qui devrait être vraiment différent et plus global que ce qu’il a été jusqu’à maintenant ».

— Avec la collaboration de Nicolas Bourcier

+

L'IMMIGRATION FAIT ROULER L'ÉCONOMIE

L’après-crise nécessitera de recoller plusieurs pans de notre vie en société. L’intégration des personnes immigrantes en est un. « Si on veut favoriser le vivre-ensemble après la crise, il est important d’avoir conscience des enjeux qui entourent les populations immigrées », prévient Mme Vatz Laaroussi.

Et leur apport économique est rentable, souligne M. Guevara. « C’est un investissement dans l’économie : les immigrants font l’épicerie, achètent une voiture, injectent de l’argent dans l’économie du pays. Au début, oui il faut investir, comme n’importe quel projet, mais après on constate un retour financier. »