La difficulté de trouver une toilette publique pendant la pandémie

C’est au début juin, à Guelph en Ontario, que des milliers de manifestants ont défilé afin d’apporter leur soutien au mouvement Black Lives Matter, à la suite de l’assassinat de George Floyd aux États-Unis et au décès de Regis Korchinski-Paquet à Toronto.

Mais où donc ont pu se soulager les manifestants ? Nous n’en savons rien.

Comme bien des villes canadiennes, Guelph n’avait que peu de toilettes publiques ouvertes durant la première phase de la pandémie. Bibliothèques, centres communautaires et édifices municipaux étaient fermés au public — bien que certaines réouvertures aient eu lieu fin juin.

À Montréal, par exemple, certaines toilettes publiques dans les parcs demeurent closes,  remplacées parfois par des toilettes mobiles, alors que d’autres sont ouvertes selon des horaires variables, mais toujours limités. Aucune logique ne semble en découler.

Depuis la tristement célèbre fête impromptue au Parc Trinity Bellwoods à Toronto en mai jusqu’aux manifestations de Black Lives Matter, de sérieux défis se posent lorsqu’une foule se réunit en temps de pandémie. Car ces rassemblements amplifient les problèmes préexistants des espaces publics en zone urbaine.

À la fête de Trinity Bellwoods, la majorité des contraventions émises l’ont été pour urination ou défécation en public. En tant que chercheurs en espaces publics à l’université de Guelph, nous avons été frappés par l’ironie de ces contraventions… distribuées alors que les toilettes publiques ainsi que les commerces étaient fermés ! Il n’y avait absolument aucun endroit pour satisfaire ses besoins. Et là où on s’en va quand ça urge d’y aller n’est pas vraiment un sujet de conversation très populaire quand on se retrouve dans l’espace public.

Trouver des toilettes publiques

Même en temps normal, ce n’est pas évident de trouver des toilettes publiques, et leur accès est fréquemment restreint. Les experts en santé publique considèrent que les toilettes publiques ne sont ni plus ni moins contagieuses que n’importe quel autre espace public fermé, et recommandent de les laisser ouvertes. Malgré cela, un nombre déjà insuffisant de toilettes publiques dans bien des villes sont, pour la plupart, restées inaccessibles.

L’espace public et les toilettes publiques sont deux biens communs fondamentaux. Les études démontrent que les gens en déplacement à Toronto comptent sur la gentillesse de propriétaires d’établissements ou de leurs employés qui regardent ailleurs.

De vrais espaces publics devraient être accessibles à tous. Ceux où l’on n’a pas aménagé de toilettes ne sont ni gratuits ni accessibles. Le manque d’investissements dans des commodités — comme des toilettes — diminue la valeur des espaces publics et leur capacité à réunir les gens. Investir dans des équipements sanitaires, en particulier durant une crise de santé publique, suppose que l’on paie des employés pour les nettoyer.

On ne réalise pas souvent à quel point l’entretien des toilettes publiques et les enjeux sanitaires que cela soulève devient un fardeau pour les travailleurs payés au salaire minimum. Les employés qui se retrouvent en première ligne dans les restaurants et les épiceries reçoivent nos éloges durant la pandémie, mais ne sont pas récompensés par des hausses salariales permanentes ni par la sécurité de l’emploi.

Alors que les commerces et lieux de travail commencent à rouvrir selon des règles plus strictes de distanciation sociale, ce seront ces mêmes bas salariés qui feront tourner les affaires et seront chargés de leur protection et de celle des clients, tout en devant appliquer des règles qui ne leur sont pas familières. On a beau éprouver un petit malaise à aborder la géographie de nos arrêts-pipi, il n’en demeure pas moins qu’il s’agit d’un service public essentiel.

Pisser librement, c’est être libre

L’entretien, cela implique d’embaucher des employés municipaux bien rémunérés et équipés de manière sécuritaire. C’est un élément crucial afin d’assurer le bon fonctionnement des toilettes publiques. Tout au long de notre enquête, nous avons constaté que de nombreuses toilettes publiques dans les parcs de Toronto étaient fermées à des horaires pour le moins curieux, un phénomène largement répandu. Ces espaces mal entretenus et nettoyés deviennent délabrés et inutilisables, quand ils existent.

Mais plutôt que de redoubler d’efforts sur l’entretien, la Ville a décidé de renforcer ses patrouilles chargées du respect de la distanciation sociale… et de s’assurer que personne ne pisse aux mauvais endroits.

Compte tenu de l’absence de toilettes publiques, les personnes qui ont des besoins fréquents risquent d’éviter les réunions publiques. Et le risque encouru de recevoir une contravention pour miction publique pourrait entraîner des confrontations avec les autorités, alors que, comme le mouvement Black Live Matters le démontre, les rencontres entre policiers et les personnes de race noire peuvent s’avérer dangereuses et trop souvent mortelles. Les peuples autochtones sont également sensibles à cet enjeu.

Il faudra repenser les espaces publics à la suite de cette pandémie et avoir un plan d’ensemble qui va inclure des toilettes publiques ouvertes et accessibles à tous. N’oublions pas que l’absence de toilettes publiques mène à l’exclusion.

Le dilemme des toilettes exige un investissement. Pourquoi ? Parce que des toilettes publiques gratuites et accessibles, ce n’est pas seulement juste, c’est nécessaire.

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Ce texte est d'abord paru sur le site franco-canadien The Conversation. Reproduit avec permission.

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