Docile comme la très grande majorité des Canadiens, Jean Chrétien vit son isolement dans le total respect des consignes des autorités.

Il aura tout vu: en isolement avec Jean Chrétien

CHRONIQUE / Qu’on se le tienne pour dit une fois pour toutes: confinement ne rime pas avec oisiveté. Jean Chrétien est en isolement depuis dix jours à sa résidence d’Ottawa et semble, ma foi, très occupé. Cet homme a pratiquement un horaire d’ex-premier ministre.

Je rassure l’ensemble du peuple canadien: il se dit en excellente forme même si un certain souci d’honnêteté me force à révéler qu’il m’a semblé être un tout petit peu à court de son habituelle et shawiniganaise jovialité. Cela dit, il a évidemment beaucoup mieux à faire que de bavarder sur son isolement.

«Je lis, j’écris, je travaille un peu, résume le gaillard de 86 ans. Je regarde la télévision, mais pas trop.» Il se réserve une heure par jour pour s’aérer le confinement par une marche dans Ottawa-en-pause-de-tout, à saine distance de tout potentiel virus, cela va sans dire.

Petite révélation: «Je travaille sur quelque chose en ce moment mais je ne sais pas si ça va être publié. Ce serait mon quatrième livre, il va falloir que ça intéresse un éditeur. On verra.»

Côté lectures, l’ancien Canadien en chef dit privilégier les bouquins d’histoire. «Présentement, je lis Les héritiers de Tienanmen de Michel Cormier. C’est très intéressant.»

«Je ne m’ennuie pas. Je parle au téléphone, beaucoup de gens m’appellent. Quand ça me tente, je leur réponds et quand ça ne me tente pas, je ne leur réponds pas.

- Je suis chanceux : vous m’avez répondu!

- ... (Son de stridulation d’un criquet)

Je soupçonne qu’à partir de maintenant, il va consulter de plus près l’afficheur sur son cellulaire.

Lui qui a vu pas mal tout ce qu’un homme politique d’envergure peut affronter, jamais il n’a pensé être témoin de l’épisode historique que nous partageons. «Il y a toujours eu une certaine probabilité que ce genre de catastrophe survienne mais jusqu’ici, on avait été chanceux.»

«Moi, en tout cas, je me considère chanceux: je suis en bonne santé et tout va bien. Je suis les consignes des autorités.»

Et ça ne lui manque pas de rencontrer des gens, lui qui y prend tant plaisir? «Du monde, j’en ai vu assez au cours de ma carrière, ça ne me manque pas. Ça me fait plein d’excellents souvenirs.»

J’avais aussi dans ma besace des questions de circonstance, ça en prend. «Que pensez-vous de la gestion que font les gouvernements de la crise?» par exemple. «Je ne jouerai pas au coach du lundi matin pour critiquer leur travail. Ce sont eux qui sont au pouvoir et ils font très bien les choses. La preuve, c’est qu’on s’en tire mieux que bien d’autres pays dont les États-Unis. Au prorata de la population, on compte à peu près la moitié des cas déclarés et des décès qu’eux enregistrent.»

Question de discipline? «Ça se peut, répond-il. De ce que je peux constater, les Canadiens suivent bien les consignes. Je ne sais pas si nous sommes dociles mais en tout cas, je dirais qu’on fait mieux que ce que les Américains ont fait en Floride tout récemment.»

À jamais homme du peuple, il ajoute : «Il n’y a presque plus rien qui fonctionne: on n’a plus de hockey, on a fermé les centres d’achats. C’est dur, mais c’est ça qui va nous aider à vaincre le virus.»

Et l’économie, alors? «Ah ça! ça va être TRÈS compliqué. Ça me dit quand même une chose: c’est moi, comme premier ministre, qui ai balancé le budget, à l’époque. Je me suis fait critiquer mais nous sommes devenus le pays du G7 le moins endetté per capita. Ça nous a donné une marge de manœuvre budgétaire. Sans ça, le gouvernement actuel ne pourrait pas adopter les mesures économiques qu’il a prises pour qu’on s’en sorte.»

«Il y a quelqu’un qui m’a envoyé un courriel ces derniers jours pour me remercier d’avoir fait ça. J’ai trouvé ça très gentil.» Il fait le bourru comme ça, mais dans le fond, c’est un grand sensible.

Je n’ai pas étudié en journalisme mais j’ai appris certaines choses à travers les années. Quand un intervenant vous dit : «Bon, alors, ça vous va?», c’est le signal poli mais ferme de la fin de l’entrevue. Arracher une confidence juteuse après ça relève du Pulitzer ou du miracle, selon sa foi. L’un et l’autre me sont inaccessibles.

Je m’essaie quand même: «Est-ce que vous auriez aimé être à la tête du gouvernement pour affronter une crise comme celle-là, M. Chrétien?» Ça propose une avenue de réflexion intéressante, avouez. Je l’aurais bien vu lancer aux Canadiens un vibrant «We shall never surrender!» à la Churchill mais avec son accent de Baie-de-Shawinigan. C’est dans les grands moments que les grands leaders se révèlent.

«Ce n’est pas une question d’aimer ça ou pas: je n’y suis pas, c’est tout.»

Il avait un appel sur une autre ligne. Je l’ai remercié pour sa disponibilité. C’est curieux comme je n’ai pas l’impression qu’on va se reparler bientôt.