Ce contenu vous est offert gratuitement, il ne vous reste plus de contenu à consulter.
Créez votre compte pour consulter 3 contenus gratuits supplémentaires par jour.
Antoine Boudreau-Bélanger termine sa deuxième année de technique de soins infirmiers au Cégep Garneau.
Antoine Boudreau-Bélanger termine sa deuxième année de technique de soins infirmiers au Cégep Garneau.

De futurs infirmiers dénoncent l’annulation de stages

Émilie Pelletier
Émilie Pelletier
Le Soleil
Article réservé aux abonnés
Devant l’annulation de certains des stages prévus à leur formation de soins infirmiers, des étudiants du Cégep Garneau craignent d’être moins «expérimentés» lors de leur arrivée sur le marché du travail. Le collège lui, se veut rassurant et promet que les futurs travailleurs de la santé recevront les mêmes apprentissages qu’ailleurs.

Antoine Boudreau-Bélanger termine sa deuxième année de technique de soins infirmiers au Cégep Garneau. Une formation habituellement «pratique», devenue par la force des choses plus «théorique», depuis le début de la pandémie. 

Des milieux de stages qui accueillent normalement les stagiaires, comme les hôpitaux ou les centres d’hébergement pour aînés, peuvent en recevoir moins — voire pas du tout — en raison du contexte sanitaire particulier. 

Alors qu’il entame cet hiver sa quatrième session, Antoine a vu le début de son parcours collégial bouleversé par la COVID-19. Ses journées de stage en chirurgie ont été annulées à l’hiver 2020, tout comme celles prévues en pédiatrie, à la session d’automne dernier. Cette session-ci, il assiste à son stage en périnatalité, même si les jours prévus de formation sont diminués de moitié.

«C’est de l’expérience qu’on n’aura jamais acquis et ce n’est pas une fois rendu sur le terrain que je veux faire mes premières fois», déplore Antoine, 18 ans. 

Pas de reprise

Ses collègues qui doivent suivre le stage en pédiatrie cet hiver n’y auront pas droit non plus. Un séjour en médecine-chirurgie d’une durée de 10 jours planifié dans le cheminement scolaire demeure toutefois accessible à ces étudiants qui en sont à leur troisième session. 

Mais outre des activités «compensatoires», il n’a pas été prévu de pouvoir reprendre celui qui devait se dérouler dans un milieu de soins pédiatriques, dénonce une étudiante de 20 ans qui a préféré conserver l’anonymat. 

Sa première expérience d’immersion qui devait avoir lieu au printemps dernier dans un centre d’hébergement pour aînés a elle aussi été annulée, son stage de médecine générale a été raccourci. Depuis, l’étudiante occupe un emploi comme préposée aux bénéficiaires pour aller «chercher de l’expérience qui peut nous avoir été enlevée au début de nos études».

«C’est le seul moment dans nos études où on a la chance d’aller en pédiatrie. Je suis déçue, parce qu’en tant qu’étudiante infirmière, le département de pédiatrie m’intéressait. Là, je n’aurai aucune expérience, aucune chance de voir comment s’opère ce département-là, aucune opportunité de pratiquer en milieu de stage.» 

Un constat que partage Logan Saindon, une autre étudiante en troisième session de la technique de soins infirmiers à Garneau. 

«On trouve ça difficile. Il y en a qui se rattachaient à ce stage-là, ils ont comme perdu leurs points de repère. On trouve que ça nous ferme des portes pour notre avenir», témoigne la jeune femme de 19 ans.  


« C’est de l’expérience qu’on n’aura jamais acquis et ce n’est pas une fois rendu sur le terrain que je veux faire mes premières fois »
Antoine Boudreau-Bélanger

«Compenser»

La formation du Cégep Garneau reste «complète» et de «haut niveau», assure la porte-parole de l’établissement, Hélène Aubin. Avec la crise sanitaire, le collège est contraint de «composer avec la réalité des centres hospitaliers», certains milieux ayant diminué le nombre d’étudiants qu’ils peuvent accueillir à cause d’éclosions de COVID-19 ou encore pour éviter les mouvements «non-essentiels» entre les unités.

Pour l’institution d’enseignement, il était entre autres «impensable» et «irresponsable» de penser envoyer des étudiants auprès d’une «clientèle vulnérable» en CHSLD pour leur première session, qui concordait avec le début de la pandémie. C’est pourquoi le stage d’introduction a tout simplement été annulé. 

Puis, en pédiatrie, trois unités sont habituellement ouvertes au Centre mère-enfant du CHUL, permettant à 16 étudiants de la région d’y accéder chaque jour. 

«Le programme de Garneau est réparti différemment que dans les autres cégeps : nous on leur offre un stage en pédiatrie et en obstétrique. Les autres cégeps offrent généralement un ou l’autre, c’est donc dire qu’au final, les étudiants de Garneau auront eu accès à la même chose que les autres», explique Annie Laporte, responsable des stages en soins infirmiers.

«On a fait le choix de miser sur le stage de médecine-chirurgie qui s’offre aussi en session trois et de laisser la place aux autres cégeps pour la pédiatrie» précise sa collègue Hélène Aubin. Les quelque 500 étudiants de Garneau pourront bénéficier du contact avec le pédiatrique via le stage en périnatalité qui leur est offert en session quatre», soulève-t-elle.  

Une promesse qui ne satisfait pas l’étudiante anonyme, elle qui considère que la pédiatrie couvre une clientèle plus large que le département des naissances. 

«C’est un gros manque à notre apprentissage, c’est comme si on nous disait : “fiez-vous aux manuels pour soigner ces gens-là”.»

Et la réalité ne s’apprend pas dans les livres, juge Antoine, qui occupe un poste de préposé à l’urgence du CHUL. «Dans nos livres, on nous enseigne une réalité fictive, alors le terrain c’est l’inconnu. On fait nos études, après c’est comme si on nous disait : “bonne chance”». 

«Ta théorie tu vas vraiment plus l’assimiler quand tu le fais pour de vrai, pas juste quand tu le fais en laboratoire avec des simulations», ajoute Logan, qui prévoit un réel impact sur la carrière de ses semblables qui auraient pu se découvrir une «passion» pour la pédiatrie.  

Ailleurs

Chaque établissement est en charge de l’organisation et de la réalisation des stages, précise le ministère de l’Éducation. Selon le Cégep Garneau, toutes les institutions collégiales de la grande région de Québec ont vu leurs heures en milieu clinique être diminuées de 20 à 30 %, pandémie oblige.  

Au Cégep de Sainte-Foy, on assure toutefois qu’il «n’y a pas d’annulation ou de report de stages» pour la présente session. Même chose du côté du Cégep de Lévis, où «tous les milieux sont ouverts et la fermeture de ceux-ci n’est pas envisagée». Quelques milieux ont toutefois été fermés l’automne dernier, l’enseignement s’est donc déroulé aussi en laboratoires pratiques au cégep. 

À Limoilou, les stages sont maintenus cet hiver. À l’instar du Cégep Garneau, des modifications sont en cours comme à l’automne, les groupes d’étudiants qui peuvent se rendre en milieu de stage en même temps sont plus petits, passant de six à trois ou quatre, afin de «respecter adéquatement la distanciation», indique la porte-parole du Cégep Limoilou, Josyka Lévesque, dans un courriel acheminé au Soleil.

Combiné au fait que moins de milieux permettent la tenue de stage entre leurs murs, «le ratio de stagiaires étant diminué, ça multiplie les groupes et nous amène à manquer de profs», mentionne la porte-parole du Cégep Garneau qui parle d’un véritable «casse-tête» pour placer le plus possible les étudiants dans un milieu pratique. 

«On a réussi à limiter la perte de jours de stage pour nos étudiants en fonction de toutes les limitations  qu’on vit dans le milieu et qui créent un espèce de contingentement.»

Pour «compenser», des activités mises en place à même les établissements visent donc à garantir «la totalité de leurs journées de stage» aux étudiants. «Ils n’auront pas le stage en soi, mais ils ont tout de même accès à tout le développement des compétences», ajoute Annie Laporte, la responsable des stages infirmiers du Cégep Garneau. Des laboratoires de simulation et des mannequins sont à la disponibilité des élèves pour leur assurer une «pédagogie complète». 

Mais ces apprentissages ne contribuent pas à donner l’«expérience» nécessaire futurs infirmiers, plaident des étudiants. «Compenser est un mot généreux», exprime l’étudiante 20 ans qui a préféré conserver l’anonymat. 

«L’idéal pour une étudiante c’est vraiment d’avoir le plus de stages possibles, parce que oui, les laboratoires sont excellents en présence pour se mettre à l’aise, connaître la technique et le matériel. Mais pour l’application des soins, le jugement clinique, les motifs de pourquoi je fais ça comme ça et pas d’une autre façon, tout ça se pratique et se développe en stage», défend-elle. 

Selon le Cégep Garneau, toutes les institutions collégiales de la grande région de Québec ont vu leurs heures en milieu clinique être diminuées de 20 à 30 %, pandémie oblige.  

«Gagnants»

En vue de l’entrée sur le marché du travail, certains futurs infirmiers se sentent pénalisés et songent même à laisser tomber leur plan initial.

«J’ai des amis qui ont été vraiment déçus, certains étaient même prêts à abandonner la technique pour aller la faire ailleurs», raconte Antoine.

«Je veux apporter un changement dans la vie des gens. Peut-être que le fait d’avoir été au CHUL avec les enfants ça aurait rejoint mon point d’intérêt», avance Logan, qui éprouve jusqu’ici une préférence pour l’urgence et la périnatalité. 

Pour l’étudiante anonyme, qui entrevoyait possiblement une carrière en pédiatrie, les plans professionnels pourraient changer. «J’aurais aimé postuler sur le département de pédiatrie en entrant sur le marché du travail. Par contre, ça me fait douter de mes compétences et ça me freine dans mon élan, donc peut-être que j’opterais pour un département que je vais avoir côtoyé d’abord. J’ai perdu de la confiance que j’aurais pu avoir en entrant comme nouvelle infirmière pédiatrique», s’attriste-t-elle. 

Un son de cloche «inquiétant» pour la Fédération étudiante collégiale du Québec (FECQ). «On craignait que ça arrive», laisse tomber le vice-président de l’organisation étudiante, Rafaël Leblanc-Pageau. «Il pourrait y avoir des impacts de l’annulation des stages sur le cheminement étudiant et c’est mauvais pour le marché du travail, à un moment où on aurait besoin de ces infirmiers et infirmières.» 

Pour le ministère de l’Éducation, le déploiement de «mesures alternatives» par les collèges pour «favoriser la poursuite des études, la diplomation et l’accès aux professions» sera suffisant pour ne pas nuire au placement des étudiants sur le marché du travail et assurer l’atteinte des compétences, même si l’étudiant n’a pas réalisé la totalité des heures prévues en stage, écrit le porte-parole Bryan St-Louis. 

Le Cégep Garneau abonde dans le même sens et se fait clair : «les étudiants n’ont pas à s’inquiéter».

«Au contraire, ils sont choyés de ce qui arrive en ce moment», estime la responsable des stages, considérant que si la taille des groupes est diminuée, les étudiants ont au final plus d’heures d’accompagnement un à un avec l’enseignant, ce qui «maximise l’expérience de stage». 

«On est dans un climat anxiogène à se demander si on va réussir notre formation, se questionne Antoine. On n’arrête pas de dire qu’il manque de monde dans les hôpitaux. Nous, les étudiants, on est prêts à prendre une charge de patients pour aider, c’est supposé faire partie de notre cheminement.»