La pandémie de grippe espagnole en 1918 fit tellement de victimes que les hôpitaux furent rapidement débordés et durent refuser des malades. Plusieurs villes improvisèrent donc des services de soins d’urgence comme celle d’Oakland qui transforma un auditorium municipal en hôpital temporaire.
La pandémie de grippe espagnole en 1918 fit tellement de victimes que les hôpitaux furent rapidement débordés et durent refuser des malades. Plusieurs villes improvisèrent donc des services de soins d’urgence comme celle d’Oakland qui transforma un auditorium municipal en hôpital temporaire.

1919: l’année où une pandémie a eu raison de la Coupe Stanley

La seule saison où la Coupe Stanley n’a pas été remportée pour une raison autre qu’un conflit de travail dans la Ligue nationale de hockey (LNH) remonte à il y a 101 ans. 1919, l’année où la pandémie d’influenza causée par le virus H1N1, aussi appelée «grippe espagnole», a eu le dessus sur le hockey professionnel.

Le Torontois Eric Zweig, historien du hockey et membre de la Society for International Hockey Research, voit certaines similitudes entre l’impact de la pandémie de 1918-1920 sur le hockey sur glace et celui de la COVID-19, mais aussi plusieurs différences notables.

«Il ne faut pas oublier une chose: même si la saison a été arrêtée presque au même moment, à quelques semaines de différence, à l’époque, la saison de hockey ne commençait pas avant le mois de décembre et ne comptait qu’une vingtaine de matchs», indique M. Zweig, ajoutant que malgré le décès d’Hamby Shore des Sénateurs d’Ottawa avant le début de la saison, tout le monde croyait que l’épidémie était terminée en 1919.

«La Ligue nationale regroupait trois équipes de la côte Est et sur la côte Est, la pire période avait été les mois d’août et septembre. Dans l’ouest, c’était en octobre. Tout semblait être terminé en janvier 1919, mais voilà, la pandémie a eu quelques reprises plus tard et s’était déplacée d’est en ouest», raconte M. Zweig.

«En mars, quand les séries ont débuté, aucun joueur de la LNH n’était atteint et il n’y avait pas eu de nouveau décès avant que plusieurs joueurs ne tombent subitement malades. Ça démontre que ce n’est pas nécessairement facile de savoir quand une épidémie a vraiment pris fin», poursuit-il.

Un long voyage

Champions de la Ligue nationale, les Canadiens de Montréal, menés par l’ex-Bulldogs de Québec Joe Hall, avaient pris le train pour aller affronter les Metropolitans de Seattle, champions de la Pacific Coast Hockey Association (PCHA), en finale de la Coupe Stanley. 

Un voyage de presque une semaine dans l’Ouest canadien complété par un périple en bateau pour aller disputer une série de cinq matchs au Seattle Ice Arena. Après une défaite de 7-0, une victoire de 4-2 et une défaite de 7 à 2, les Canadiens ont réussi à maintenir le score à 0-0 dans le quatrième match, même après une période de prolongation.

«Le match est demeuré nul, car la PCHA croyait que c’était la règle applicable dans la LNH après une période de prolongation», explique Zweig, notant l’importance de la confusion entourant cette partie dans la suite des choses.

En effet, les Canadiens ont remporté le cinquième match 4 à 3, rendant la série «trois de cinq» égale à deux victoires de chaque côté et un match nul... Il fallait donc disputer un sixième match pour déterminer un gagnant.

L’influenza frappe

Malheureusement, c’est là que l’influenza a frappé. Le sixième match devait être disputé le 1er avril, mais le matin du 31 mars, Joe Hall et Jack McDonald des Canadiens sont tombés malades avec de fortes fièvres. Quelques heures plus tard, leurs coéquipiers Newsy Lalonde, Louis Berlinguette et Billy Coutu ont été frappés à leur tour, tout comme le propriétaire de l’équipe George Kennedy.

Hall et McDonald ont même dû être hospitalisés le 1er avril après que leur température ait atteint 105 degrés alors que leurs coéquipiers étaient trop malades pour quitter leurs lits. «Il faut savoir qu’à l’époque, une équipe de hockey alignait 10 joueurs. Avec cinq joueurs sur le carreau, les Canadiens étaient incapables de disputer le dernier match de la finale», explique Eric Zweig.


« À l’époque, une équipe de hockey alignait 10 joueurs. Avec cinq joueurs sur le carreau, les Canadiens étaient incapables de disputer le dernier match de la finale »
Eric Zweig, historien du hockey et membre de la Society for International Hockey Research

Peur de la contamination

«Il y a toutes sortes d’histoires indiquant que les Canadiens auraient offert d’emprunter des joueurs aux Aristocrats de Victoria pour continuer ou qu’on avait proposé que les Canadiens déclarent forfait, mais que la PCHA n’estimait pas que c’était une façon de gagner qui aurait respecté l’esprit sportif.», indique M. Zweig.

«La réalité, c’est qu’avec cette nouvelle éclosion, les responsables de la santé publique de Seattle n’avaient pas du tout envie de regrouper 4000 personnes dans un aréna de peur de répandre davantage l’épidémie. La finale a donc été annulée. Vous rendez-vous compte que sans le match nul dans le quatrième match, l’influenza aurait quand même frappé, mais la Coupe Stanley et les séries auraient été terminées le 26 mars?» poursuit l’historien du hockey.

Dans les jours suivants, Odie Cleghorn des Canadiens est tombé malade à son tour et quelques joueurs des Metropolitans ont aussi attrapé l’influenza. 

Le décès de Hall

Si les joueurs atteints ont pour la plupart bien guéri, l’état de santé de Joe Hall s’est rapidement détérioré. Toujours hospitalisé, le hockeyeur de 37 ans avait développé une pneumonie comme plusieurs autres victimes de l’influenza.

Du liquide s’accumulait dans ses poumons, rendant sa respiration de plus en plus difficile et sa fièvre atteignait encore les 103 degrés. Il est décédé à Seattle dans l’après-midi du 5 avril 1919. Quant à George Kennedy, il ne s’est jamais complètement remis et est décédé, toujours affaibli par la maladie, en octobre 1921.

«Contrairement à la plupart des virus, qui frappent davantage les très jeunes ou très âgés qui sont plus vulnérables, cette épidémie d’influenza frappait beaucoup de gens dans les meilleures années de leur vie, des personnes entre 20 et 40 ans, des gens comme Hamby Shore, Joe Hall et George Kennedy», indique Eric Zweig.

Il ajoute aussi que la période d’incubation du virus était très courte, de sorte que la maladie frappait de plein fouet. «Personne n’était sans symptôme pendant plusieurs jours comme avec la COVID-19. Quand tu l’avais, tu étais malade presque immédiatement.»

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OÙ L'ONT-ILS ATTRAPÉ?

Une grande question subsiste encore aujourd’hui quant à l’épidémie d’influenza qui avait frappé les Canadiens de Montréal et emporté Joe Hall en 1919: où les joueurs du CH avaient-ils été contaminés?

Eric Zweig, historien du sport, ne croit pas la théorie avancée par plusieurs journaux de l’époque voulant que les Canadiens aient attrapé le virus durant leur voyage dans l’ouest, à Victoria.

«On disait alors que les Canadiens étaient à Victoria en attendant la fin de la série entre les Metropolitans de Seattle et les Millionnaires de Vancouver», explique-t-il.

Selon lui, cette théorie ne tient cependant pas la route. «Les joueurs étaient dans un train à Calgary quand Seattle a battu Vancouver pour remporter le championnat de la PCHA le 14 mars 1919. Ils sont arrivés à Vancouver le 16 et ont joué un match hors-concours contre les Millionnaires le 17. Immédiatement après, ils ont pris un traversier vers Seattle. Ils n’ont jamais mis les pieds à Victoria! Ce que je crois, c’est que les joueurs des Canadiens ont plutôt attrapé le virus à Seattle»

Les Aristocrats

M. Zweig croit que la théorie pointant Victoria circule surtout parce que quatre ou cinq joueurs des Aristocrats de Victoria avaient été touchés par l’influenza en décembre, janvier et février, dont Eddie Oatman, Lester Patrick et Moose Johnson, et qu’il y avait plusieurs cas dans cette ville de Colombie-Britannique.

Patrick, qui était aussi l’entraîneur, le directeur général et le propriétaire de l’équipe, aurait d’ailleurs pratiqué les mesures de distanciation sociale pour éviter de répandre le virus qui l’avait frappé durement. 

Selon un article publié à l’époque dans le Victoria Times, Patrick renvoyait systématiquement à la maison tout joueur qui avait des symptômes de fièvre et le médecin de l’équipe était délégué pour lui rendre visite. Malgré tout, plusieurs Aristocrats ont quand même été contaminés, mais tous ont fini par guérir de la maladie.

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«JE NE VOIS PAS COMMENT LA LNH POURRAIT DISPUTER DES SÉRIES»

Même s’il est un grand amateur de sport, l’historien du hockey Eric Zweig ne voit pas comment la LNH pourrait disputer les séries de la Coupe Stanley au mois de mai alors que la pandémie de COVID-19 est à son plus fort aux États-Unis.

«S’il y a une chose qu’on doit retenir de l’épidémie d’influenza de 1918-1920, c’est que souvent, on croit que tout est terminé, mais ces virus peuvent revenir», explique-t-il en faisant référence au fait que tout le monde croyait que le pire était derrière en mars 1919 alors que l’épidémie a frappé durement les joueurs des Canadiens de Montréal et des Metropolitans de Seattle.

«J’ai de la difficulté à imaginer qu’ils feront des séries en mai. Le hockey junior canadien a annulé la Coupe Memorial, plusieurs autres circuits ont annulé leur saison, les Jeux olympiques ont été reportés... Je comprends cependant qu’il y a beaucoup d’argent en jeu», ajoute M. Zweig.

C’est là la grande différence entre la situation de 1919 et celle de 2020. La LNH et la PCHA comptaient ensemble six équipes à l’époque, les joueurs gagnaient de 1500 $ à 3000 $ par saison alors qu’aujourd’hui, la LNH compte 31 équipes, les joueurs gagnent des millions $, les matchs attirent plus de deux millions de spectateurs par an et le hockey génère des retombées de plusieurs milliards $.

«En 1919, ce n’était pas vraiment un gros enjeu d’annuler le dernier match de la finale, mais aujourd’hui, avec tout l’argent qui est en jeu, je crois que c’est pour ça que la LNH attend autant avant d’annoncer une annulation», indique Eric Zweig.

Il rappelle aussi qu’à l’époque, la LNH n’avait pas le dernier mot pour l’attribution de la Coupe Stanley. «Une année, ça se jouait dans l’est, l’autre dans l’ouest. Comme ça se passait à Seattle en 1919, c’est la PCHA qui avait le dernier mot.»

M. Zweig rappelle cependant qu’il ne faut pas oublier qu’aucun match n’a été annulé en 1918-1919 à l’exception de ce dernier match de la finale! 

«Comme aujourd’hui, des écoles et des entreprises avaient été fermées à diverses périodes, mais personne ne croyait que c’était fou à l’époque de jouer la finale de la Coupe Stanley malgré l’épidémie. La PCHA n’avait même pas annulé de match même si plusieurs joueurs des Aristocrats de Victoria étaient malades.»