Roger Blackburn
Gaétan Bouchard est un préposé aux bénéficiaires dans le secteur de Trois-Rivières.
Gaétan Bouchard est un préposé aux bénéficiaires dans le secteur de Trois-Rivières.

« On va manquer de coeur et de bras »

CHRONIQUE / Gaétan Bouchard est un préposé aux bénéficiaires dans le secteur de Trois-Rivières, un aide-soignant, dit-on, dans d’autres contrées. Il fait partie de la race de ceux et celles qui sont au front dans nos CHSLD. Il est aussi un artiste-peintre talentueux et blogueur.

Il en blogue un coup ces temps-ci, sur son travail et sur la résidence dans son milieu de travail, qu’il compare à Tchernobyl. Il a raconté sa nuit pascale dans une publication du 12 avril et c’est très touchant. Voici en résumé ce qu’il a à dire, un portrait de ce qui se passe dans nos CHSLD :

« Je suis préposé aux bénéficiaires dans une résidence pour aînés privée de 38 chambres qui a le statut de ressource intermédiaire (RI). Cela signifie que 18 de nos chambres sont louées en permanence par le Centre intégré universitaire de santé et de services sociaux (CIUSSS). Autrement dit, nous sommes une résidence semi-privée. Le CIUSSS nous envoie du personnel en renfort dans la mesure du possible. Nous sommes plutôt dans la démesure de l’impossible pour le moment.

« Je pense à l’humain. Et les humains avec qui je travaille sont pauvres, voyez-vous. Elles et ils l’étaient avant la pandémie. Imaginez pendant. Et on leur demande maintenant de jouer aux anges gardiens, comme s’ils rentraient tout nus dans le réacteur de Tchernobyl, avec une peur que vous ne pouvez même pas vous imaginer derrière ces statistiques. »

Ils vont mourir dans l’indifférence

« On va bientôt manquer de bras et de coeur pour s’occuper des vieux, que l’on laissera mourir dans l’indifférence générale avec votre humble serviteur et quelques parias pour tout réconfort et tout soutien.

« Ma conjointe Carole est directrice de la résidence. Elle se donne à 3000 % avec peu de moyens et le manque d’écoute de part et d’autre de ses “supérieurs” (sic ! ! !). Elle mériterait plus que des éloges. Elle a une tête froide et solide. Un coeur grand comme le cosmos. Je crains néanmoins pour sa vie, encore plus que pour la mienne. Nous sommes donc un couple au front... Vous pouvez trouver ça cute. Je ne pourrai m’empêcher de trouver ça triste. Les histoires de fées nous font vomir.

« Je travaille généralement de 19 h 30 à 6 h 00 am. Ma blonde s’occupe du jour et moi, du soir et de la nuit. J’ai les diplômes qu’il faut pour exercer ma profession de préposé aux bénéficiaires.

« C’est l’hécatombe parmi mes camarades de travail. Je crois qu’il y en a sept qui ont été testés positifs à la COVID-19... Ma grande chum de soir, préposée aux bénéficiaires, a la COVID-19. Daniel aussi, mon camarade de nuit. Et Sylvie, la fille d’entretien ménager. Et Linda, la cuisinière. Et Annie. Et Marc. Et Souki. Certains toussent. D’autres font de la fièvre. C’est inquiétant comme vous n’avez pas idée. Plusieurs camarades de travail sont en isolement préventif : Safietou, Mariem, pour ne nommer que celles-là. »

Pendant sa tournée

« J’arrive au troisième étage. Je viens de distribuer tous les médicaments au premier étage.

« Tout est calme. C’est l’étage le plus contagieux. La zone la plus chaude du moment. Enfin, je me demande si ce n’est pas toute la bâtisse... On ne sait plus.

« Mme B*** a été testée positive. Elle ressemble beaucoup à ma mère. Elle est nonagénaire. Je dois contrôler sa température, lui donner des gouttes pour les yeux, retirer son timbre de nitroglycérine.

« Mme L*** a aussi été testée positive. Elle a des problèmes de santé mentale, en plus d’être aveugle. Je prends sa température : 36,0 Celsius. Elle ne fait pas de fièvre. Elle commence à tousser. J’inscris les données dans mon cartable de délégation. Je prends sa glycémie. Je jette ma jaquette et mes gants. Me lave les mains. Et je continue. Dix minutes plus tard, elle fait un gros dégât. Ami et Marie-Clarisse prennent la relève puisqu’elles venaient justement pour faire sa toilette.

« Mme N*** est mouillée. Je change sa culotte d’incontinence. Elle a été testée négative. J’enlève son timbre de nitro. »

« ‘‘ Chu tellement tannée d’être dans ma chambre que j’me garrocherais en bas de la fenêtre du deuxième étage ! ’’, me dit-elle en mangeant ses bonbons.

– ‘‘Faites pas ça. C’est encore frette à ce temps-ci de l’année. Vous allez attraper le rhume ! ‘‘

« Elle rit de bon coeur... »

Je suis au front

« J’étouffe sous le masque, la jaquette... J’ai la gorge sèche de respirer sous un masque et une visière. Je ressens une énorme pression. Je fais peut-être de l’hypoglycémie. Je suis diabétique de type 2. J’ai 52 ans. Je me claque une boisson sucrée et des protéines. Je retrouve la forme et retourne au combat jusqu’à 23 h 30.

« Je lave les planchers de tous les étages. Je désinfecte tout ce que je peux, que ce soit fait ou pas. Je lave les téléphones, les Pagettes, les poignées de porte. Je monte ensuite mes cabarets de médicaments pour demain.

« Pour un soldat en première ligne, au front sanitaire, il y a des dizaines de personnes qui se proposent pour nous diriger, tapis derrière leur écran. On a besoin de mains et de bras pour torcher, pour soigner, pour ramasser.

« De grâce, fonctionnaires, si vous n’avez rien d’autre à faire que d’inventer de nouveaux formulaires en temps de pandémie, eh bien, juste... »