Après 41 ans passés à être cordonnier, l’heure de la retraite a sonné pour Normand Dalpé.

Cordonnerie R. Dalpé et Fils: la fin d’une histoire... après 67 ans

En 1881, 11 cordonniers proposaient leurs services à une population d’environ 1000 personnes à Granby : «Ça fait un cordonnier pour 100 personnes !», rigole Normand Dalpé. Depuis que les frères Dalpé ont mis la clé dans la porte après 67 ans d’activités, le 23 juin dernier, il n’en reste maintenant qu’un pour... 68 000 habitants.

D’abord, un peu d’histoire. La cordonnerie de Rosario Dalpé a ouvert ses portes en 1948, à Cowansville. Un an après la naissance de Normand, la famille déménage à Granby et ouvre la cordonnerie en 1952, sur la rue Laval. La cordonnerie était alors située au sous-sol et la famille demeurait à l’étage dans un trois et demi. « On n’avait pas beaucoup d’espace », se souvient-il.

En 1960, son père achète le bâtiment actuel — au 505, rue Saint-Jacques — ainsi que la maison adjacente, dans laquelle Normand vit toujours.

À l’âge de 20 ans, Normand fait ses débuts en tant qu’ employé dans l’usine Stanley Tool à Roxton Pond. Il y travaillera jusqu’à l’âge de 28 ans. « On pouvait faire jusqu’à 200 marteaux en une journée. C’était assez répétitif. » Et beaucoup moins créatif que le métier de cordonnier.

Quand son père lui a proposé, à lui, en 1978, et à son frère René, en 1981, de devenir partenaires, ils ont accepté. « Ma mère travaillait aussi avec nous, c’était familial. » S’est donc ajoutée à l’enseigne de la Cordonnerie R. Dalpé, l’inscription « et fils ».

Depuis son enfance

« J’ai toujours travaillé dans la cordonnerie. Même à l’âge de neuf-dix ans, c’est moi qui remplaçais sur l’heure du midi. J’ai toujours travaillé avec lui. Quand j’étais adolescent, c’était mon travail d’été. Avec le temps, j’ai appris le métier. »

En cachette, il apprend à utiliser la machinerie, puisque son père trouvait que c’était trop dangereux pour un enfant, avec raison. « Le midi quand je gardais la place, je me pratiquais sur le moulin à coudre sans qu’il me voie. J’en profitais pour essayer les machines. Dès que je revenais de l’école, j’allais à la cordonnerie », se souvient Normand, souriant.

Depuis, chaque matin, c’est encore le sourire aux lèvres qu’il allait travailler. « Chaque jour était différent aussi, ce n’était pas une routine comme dans une usine. »

Dans les débuts de son père, un cordonnier travaillait encore beaucoup à produire et réparer des attelages pour les chevaux. Une fois établis à Cowansville, en 1948, ils réussissent à faire fonctionner la cordonnerie avec les souliers, mais une fois qu’ils sont devenus trois partenaires dans l’entreprise, la pérennité du commerce a dû passer par la diversification de leurs activités.

« Il fallait être artisan, concepteur, mais aussi créatif. Il y avait beaucoup d’usines qui nous appelaient pour des commandes spécifiques, explique Normand. Chaque compagnie avait des demandes particulières comme pour des ceintures à outils sur mesure. »

Le métier a évolué parce que les matériaux ont évolué, explique Normand. Tranquillement, le cuir a fait place au plastique, pour le meilleur et pour le pire.

D’un point de vue écologique, les cordonneries sont essentielles, plaide M. Dalpé. « Tout ce qu’on répare ne se retrouve pas aux poubelles. On leur donne une autre vie. »

Selon lui, le métier de cordonnier, comme celui de couturière, est voué à disparaître. Les jeunes ne sont pas attirés à prendre la relève. « Pourquoi ? Je ne sais pas. Ce sont des métiers qui ont pourtant une part de création. Peut-être qu’il manque de technologies dans le métier », avance-t-il.

À 68 ans et 60 ans, l’heure de la retraite a sonné pour les frères Dalpé. En fait presque, puisqu’ils acceptent les contrats commerciaux qu’ils font à temps perdu, par passion.

Il ne reste donc plus qu’un seul cordonnier à Granby, soit Le Petit Cordonnier sur la rue Princiaple.

Centre d’achats

L’arrivée des centres d’achats a changé le visage de la rue Principale, affirme Normand. « Avant, c’était sur la Principale que tout se passait. Toutes les chaînes étaient là. Ensuite, elles ont commencé à fermer et à déménager dans les centres d’achats », ajoute-t-il.

Mais une chose est sûre, même après 41 ans à travailler comme cordonnier, Normand Dalpé est encore un passionné.