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Marie-Ève Martel
La Voix de l'Est
Marie-Ève Martel
Marthe soupira en pensant qu’elle ne verrait pas tous ceux qu’elle aime au réveillon cette année.
Marthe soupira en pensant qu’elle ne verrait pas tous ceux qu’elle aime au réveillon cette année.

Conte de Noël: le dilemme de Marthe

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Chaque année, La Voix de l’Est a comme tradition de publier un conte de Noël. Ce travail se veut un collectif de plusieurs journalistes de la salle de rédaction. Découvrez où vous transportent Marie-Ève Martel, Cynthia Laflamme et Billie-Anne Leduc pour 2020.

Ce Noël n'allait pas être comme les autres...

Marthe soupira en pensant qu’elle ne verrait pas ceux qu’elle aime au réveillon, cette année, sa tristesse laissant une trace de buée sur la fenêtre à travers laquelle elle regardait une neige fine tomber.

Quand le premier ministre avait annoncé que des réunions de famille seraient permises, la jeune septuagénaire s’était sentie soulagée, tout d’un coup. Comme s’il y avait enfin un dénouement heureux à ce cauchemar qui nous accablait tous depuis des mois. Elle s’imaginait déjà s’extasier devant les présents qu’elle offrirait à ses petits-enfants, à voir leurs yeux agrandis par la joie et la surprise et le sourire complice de ses enfants qui lui auraient donné des pistes pour dénicher les cadeaux parfaits.

Enfin, se voir. Enfin, se sourire. Enfin, de nouveaux souvenirs, espérait la dame, confinée depuis des mois dans sa maison, qu’elle occupe désormais seule depuis le décès de son mari Jacques.

Une demeure où, depuis le printemps, les visites s'étaient faites rares et raccourcies dans l’unique but d’empêcher la venue d’un visiteur invisible et loin d’être le bienvenu.

Cette stratégie avait fonctionné, mais au coût très cher payé de la solitude.

Une solitude qui pesait lourd et qui, aux yeux de Marthe, ne valait pas toujours la peine. À tout moment, si on lui en avait offert la possibilité, elle aurait pris le risque de recevoir les siens, un après-midi durant et avec toutes les précautions nécessaires, ne serait-ce que pour s’offrir un peu de joie. Pour voir ses petits-enfants grandir et pour oublier, ne serait-ce qu’un instant, que le temps passe si vite.

Le réveillon arrivait et, malheureusement, la famille ne pouvait pas être réunie chez elle. Monsieur Legault avait changé d’idée : Noël ne pouvait se fêter ensemble. Le cœur de mère et de grand-mère de Marthe s’était déchiré.

Elle n'allait pas voir son aînée, Gabrielle, qui vivait en banlieue avec son conjoint. À eux deux, ils se partageaient cinq enfants tous issus de ménages précédents : Laurie, Amélie, Didier, Sophie et Tristan. Sportifs comme ils étaient, ils risquaient donc de skier jusqu’à très tard dans l’après-midi. Noël allait être pour eux tout de même joyeux, s’est réjouie la dame.

La cadette, Clothilde, avait elle aussi demandé à sa mère de se joindre à elle pour le réveillon, avant l’interdiction. Clo, comme le clan la surnommait, vivait à une heure de chez Marthe avec sa conjointe Naomi et leurs deux garçons adoptés d’Haïti. Tout ce beau monde ne serait pas seul, au moins.

Sa jumelle, Margot, allait de toute façon travailler à l’hôpital, ce soir-là. Préposée aux bénéficiaires, elle en avait vu de toutes les couleurs cette année. Mais l’épuisement n’allait pas empêcher la jeune femme d’apporter aide et soutien aux autres, elle qui avait toujours eu le plus grand cœur de la famille.

Mais celui à qui Marthe songeait le plus était à son benjamin, David. D’aussi loin que Marthe se souvienne, son fils unique n’avait jamais aimé fêter Noël. En fait, il n’avait jamais aimé les fêtes de famille, préférant s’isoler dans un coin, loin des fous rires et des discussions.

C’était lui qui donnait le moins de nouvelles. C’est lui qui ne venait presque jamais la visiter. Mais au fond de son cœur, c’était David que Marthe aurait voulu voir à Noël. Rien ne lui ferait plus grand plaisir que de savoir qu’il allait bien. D’apprendre qu’il y avait quelqu’un dans sa vie. Aussi sensible que taciturne, il demeurait depuis l’adolescence un mystère pour sa propre mère, lui qui était pourtant un garçon curieux et enjoué, petit.

Marthe saisit son téléphone sur la table et composa les six premiers chiffres du numéro de téléphone de David, avant de se raviser et de raccrocher. Puis, elle composa à nouveau le numéro, cette fois-ci en entier.

Après trois sonneries consécutives, une voix automatisée indiqua à Marthe que son fils n’est pas disponible. Pas de chance, la messagerie vocale était pleine, comme toujours.

Marthe laissa échapper un autre soupir, plus bruyant cette fois, en apercevant sa bonbonnière en forme de petit sapin reposant sur la table d’appoint du salon, seule décoration rappelant Noël dans le logement. Pas de visite, pas besoin de la remplir.

De l’autre côté de la fenêtre, Charlot, huit ans, s’amusait à préparer une guerre imaginaire contre une armée de bonshommes de neige malveillants.

Il avait remarqué sa vieille voisine regarder dehors avec mélancolie. Bien qu’elle avait posé le regard dans sa direction, elle ne l’avait pas salué, comme si elle ne l’avait pas aperçu. Comme s’il était invisible.

Un jour, la maman de Charlot, en colère contre son papa, lui avait dit que l’amour rendait aveugle. Il n’avait pas trop compris ce jour-là, mais c’est à ça qu’il a pensé à ce moment-là.

«Madame Marthe a le cœur gros d’amour, c’est pour ça qu’elle ne m’a pas vu.»

C’est vrai que peu de gens venaient la voir. Il y avait deux dames qui passaient à l’occasion, mais jamais ensemble. Elles étaient un peu plus vieilles que la maman de Charlot. Elles restaient sur le pas de la porte et apportaient souvent quelques sacs à Madame Marthe. Des fois, Charlot reconnaissait Alek, le petit garçon à la peau foncée avec qui il jouait quand il était petit, qui accompagnait une des deux dames.

Sa voisine devait s’ennuyer d'eux, songea Charlot. «Et si Madame Marthe se retrouvait toute seule pour Noël?» réalisa-t-il avec effroi. Cette pensée remplit son petit cœur d’enfant d’une tristesse inouïe. Madame Marthe allait avoir un beau Noël, se promit intérieurement Charlot. Et c’est lui qui allait le lui offrir.

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