Le Granbyen d’origine Marc-François Bernier fait partie des 34 professeurs ayant signé une lettre d’appui à Verushka Lieutenant-Duval, dénonçant du même souffle le traitement dont elle a fait les frais de la part de la haute direction de l’Université.
Le Granbyen d’origine Marc-François Bernier fait partie des 34 professeurs ayant signé une lettre d’appui à Verushka Lieutenant-Duval, dénonçant du même souffle le traitement dont elle a fait les frais de la part de la haute direction de l’Université.

Chargée de cours suspendue à l’Université d’Ottawa: «la seule véritable victime dans cette affaire, c’est elle»

Marie-Ève Martel
Marie-Ève Martel
La Voix de l'Est
Le débat entourant l’utilisation du « mot en N » par une chargée de cours de l’Université d’Ottawa continue de diviser la communauté universitaire. Le Granbyen d’origine Marc-François Bernier, lui-même professeur à l’établissement d’enseignement supérieur, persiste et signe : l’enseignante a été injustement traitée.

M. Bernier fait partie des 34 professeurs ayant signé une lettre d’appui à Verushka Lieutenant-Duval, dénonçant du même souffle le traitement dont elle a fait les frais de la part de la haute direction de l’Université.

Rappelons brièvement que la chargée de cours a utilisé le mot « nègre » pour parler de la réappropriation de certains termes préjudiciables par les membres des communautés discriminées comme facteur d’émancipation et de prise de contrôle. Des étudiants choqués par l’emploi du terme se sont plaints, ont lancé une cabale sur les médias sociaux et Mme Lieutenant-Duval a été suspendue par la direction de l’institution.

« Je signe très rarement des pétitions et lettres collectives. Mais j’ai signé celle-là sans aucune réticence, avait indiqué M. Bernier en partageant la lettre ouverte. J’y aurais même ajouté une critique du manque d’équité procédurale ayant conduit à la sanction contre la professeure. »

Selon lui, on n’a pas pu laisser à celle-ci la chance de s’exprimer adéquatement ni répondre de ce dont on l’accusait. « Je ne la connais pas personnellement, dit-il de celle qui réalise aussi un doctorat au département où il enseigne, mais son traitement entrave sa liberté d’expression, dont elle a usé sans mépris ni provocation. La seule véritable victime dans cette affaire, c’est elle. »

M. Bernier dénonce « l’activisme de certaines personnes qui fait en sorte qu’on n’a pas le droit d’utiliser, dans un contexte qui est louable et éducatif, des mots qui les rendent inconfortables. »

Surtout, insiste le professeur, il faut tenir compte des intentions et du contexte dans lequel le mot maudit a été prononcé. « Dire le mot “nègre”, en français ou en anglais, de façon tout à fait respectueuse, c’est possible; ça l’est tout autant de dire “le mot en N’’ de manière hypocrite et méprisante », allègue-t-il.

« C’est très troublant, ajoute-t-il. Des gens se font aveugler par l’utilisation d’un mot au point de ne pas voir tout le contexte qu’il y a autour. »

Une sortie contraire à la politique interne

M. Bernier ne croit pas que les membres du corps professoral doivent craindre pour leur propre liberté d’expression dans un avenir rapproché. « La liberté d’expression, c’est mon droit fondamental », rappelle-t-il.

Qui plus est, l’Université d’Ottawa s’est dotée d’une politique sur la liberté d’expression, une politique « qui va dans le sens de la lettre que nous avons signée, relève le professeur. C’est quand même étrange que le recteur, en défendant la suspension de Mme Lieutenant-Duval, s’est inscrit en porte-à-faux avec la politique qu’il est en train d’élaborer. »

« L’Université reconnaît que sa valeur la plus fondamentale est celle de la liberté académique. Elle prise et protège la liberté d’enquête et la liberté d’expression sous toutes ses formes ; elle refuse donc de s’interposer entre la communauté et les vues jugées controversées ou répréhensibles, et ne permet aucune répression de la libre expression de la gamme complète de la pensée humaine, à l’intérieur des limites imposées à l’Université par la loi du Canada et de l’Ontario », peut-on entre autres lire dans l’énoncé de ladite politique.

« Sans un minimum de liberté d’expression, il n’y a pas de place pour des débats et pour une réflexion éthique; car celle-ci découlera du fait d’avoir choisi un mot qui ne fait pas l’unanimité », rappelle M. Bernier, qui s’est spécialisé au cours des années dans les questions d’éthique journalistique.

« Nous devons catégoriquement résister, de façon respectueuse et rationnelle, aux dérives intolérantes de l’hypersensibilité et de l’hypervigilance moralisatrice, et de la charge liberticide dont elles sont porteuses. Elles menacent la recherche, la réflexion critique, la créativité, la littérature, la science, les libertés de penser, de s’exprimer et même d’informer », conclut-il.