La tenue d’autocueillette cet été, une activité très lucrative pour les producteurs de petits fruits, est incertaine. Cela amène sa dose d’inquiétudes chez les agriculteurs, qui verraient non seulement une part importante de leurs revenus s’envoler, mais également une partie de leur récolte à venir.
La tenue d’autocueillette cet été, une activité très lucrative pour les producteurs de petits fruits, est incertaine. Cela amène sa dose d’inquiétudes chez les agriculteurs, qui verraient non seulement une part importante de leurs revenus s’envoler, mais également une partie de leur récolte à venir.

Champs cherchent saisonniers... et plus si affinités

Avec l’été à nos portes, plusieurs producteurs agricoles se questionnent sur la tournure que prendra leur saison. Arrivée incertaine de travailleurs saisonniers étrangers, difficulté à leur trouver des remplaçants locaux et crainte de perdre une partie de leurs récoltes: le contexte pandémique force les agriculteurs à revoir leurs plans et à faire preuve d’ingéniosité.

Les travailleurs saisonniers du Guatemala et du Pérou qui doivent normalement venir lui prêter main-forte n’arriveront pas tous à temps pour lancer sa saison estivale. Ce faisant, Simon Parent, propriétaire de l’entreprise Novafruit, à Saint-Paul-d’Abbotsford, a lancé un appel à tous sur les médias sociaux, invitant les travailleurs mis à pied à venir lui donner un coup de main à la ferme.

« Cette année, on n’aura pas le choix de revoir nos façons de faire, a-t-il confié lors d’un entretien téléphonique. Jusqu’à date, j’ai seulement deux travailleurs sur 46 qui sont arrivés. C’est une possibilité qu’on soit privés de plus de 50 %, ou même 70 % de nos travailleurs étrangers cette année. Alors on se pose des questions: est-ce qu’on plante quand même en ne sachant pas si on va pouvoir récolter ? Si rien ne se passe pour nous amener de la main-d’œuvre, il y a une catastrophe qui va se produire au Québec. »

Chez le Roi de la Fraise, également à Saint-Paul-d’Abbotsford, trois employés étrangers saisonniers sont jusqu’ici arrivés. Ils seront confinés pendant au moins deux semaines et c’est leur employeur, Gino Maynard, qui se charge de faire leur épicerie. « On ne sait rien en ce moment, déplore le producteur. Deux jours avant d’arriver, mes travailleurs ne savaient même pas s’ils pouvaient venir ici. Je n’ai aucune nouvelle pour les autres qui sont censés arriver au cours des prochains mois. »

En 1999, le producteur maraîcher avait perdu beaucoup de ses produits, faute de main-d’œuvre pour les cueillir. Il a toujours fait appel à des travailleurs saisonniers depuis.

Cette année, la Pépinière Abbotsford fera pour sa part appel à 52 travailleurs étrangers, une trentaine de moins qu'en temps normal. «Avec tout ce qui se passe, on a dû prendre des décisions beaucoup plus tôt que d'habitude, sans savoir que d'autres choses changeraient par la suite», confie Pierre-Marc Paquette, propriétaire.

Lourdeur et complexité administratives

Selon M. Parent, qui adhère au point de vue de plusieurs de ses collègues de l’industrie maraîchère et des petits fruits, le gouvernement fédéral doit faire preuve de flexibilité afin de sauver la saison des récoltes en facilitant la venue des saisonniers.

« Il y a toujours eu de la lourdeur administrative pour faire venir nos travailleurs, c’est compliqué, surtout en ce moment. Il faudrait repousser encore d’au moins un an l’exigence du passeport biométrique et voir à donner le visa aux travailleurs quand ils arrivent ici au lieu de leur donner en avance », illustre entre autres le producteur.

Recruter localement

Entre-temps, les producteurs agricoles n’ont donc pas le choix de tenter d’embaucher des Québécois dans leurs champs cet été.

M. Paquette estime que les choses évoluent tellement vite qu'il est difficile de s'y retrouver, notamment en ce qui a trait aux soutiens financiers mis a la disposition des entreprises par les gouvernements fédéral et provincial. « Rendu là, on embauche qui veut bien, peu importe ce qu'on aura ou pas pour les avoir, parce qu'on a besoin de travailleurs», note-t-il.

L’annonce de la mise en place de la Prestation d’urgence pour étudiants (PUE), qui permet aux étudiants des niveaux post-secondaire de toucher de 1250$ à 1750$ par mois sans sortir de chez eux, de mai à septembre, est aussi une épine au pied de plusieurs producteurs agricoles, qui comptaient sur cette main-d’œuvre pour leur donner un coup de main dans le champ. « LA PUE vient de creuser notre tombe, on avait beaucoup d’étudiants qui avaient manifesté de l’intérêt et qui ne vont pas venir au champ finalement », déplore M. Parent.

M. Maynard déplore pour sa part avoir été approché par des personnes bénéficiant de la prestation canadienne d’urgence qui souhaitaient travailler au noir pour lui, mais il espère toujours dénicher des travailleurs qui comprendront la réalité du monde agricole.

« Seront-ils là tout l’été ? Seront-ils là à 5 heures le matin, 7 jours par semaine ? Durant les canicules ? Lorsqu’il pleut ? Tout ça fait partie du métier et ceux qu’on embauchera devront en être conscients », précise-t-il.

« Évidemment, le travail au champ est assez difficile physiquement et les conditions à l’extérieur sont imprévisibles donc il nous faut des candidats qui sont prêts à être confrontés à cette réalité du travail agricole », renchérit M. Parent.

Grâce aux différentes mesures d’aide financière gouvernementale, qui bonifient les salaires hebdomadaires jusqu’à 200$, Novafruit, comme d’autres, est prête à offrir un salaire pouvant aller jusqu’à 19$ l’heure pour ceux qui choisiront d’y travailler à temps plein jusqu’en juillet.

« Le problème, c’est que nos travailleurs actuels, qui sont plus hauts dans la hiérarchie de l’entreprise, ne touchent pas de hausse de salaire. Il faudrait que le gouvernement bonifie leur offre pour qu’on puisse les augmenter aussi pour maintenir l’équilibre », nuance l’entrepreneur.

Gino Maynard du Roi de la fraise

Ces aides doivent également être prolongées pour couvrir la totalité de la saison agricole. « Ce qui pourrait arriver, c’est qu’on plante, mais qu’on ne soit pas en mesure de récolter si les gens choisissent tous de retourner à leur premier travail en même temps. Et si à ce moment-là, on perd tous nos incitatifs, on va peut-être perdre ceux qui nous restent », craint M. Parent.

Néanmoins, son appel a été entendu par de nombreuses personnes dont le profil est intéressant, se réjouit-il. « On a eu une belle réponse, ça donne espoir. On va mettre du reggae dans les champs et on va avoir du fun! »

L’expérience pourrait donner naissance à des opportunités durables pour les plus intéressés. « Nous avons aussi des postes permanents à combler à long terme pour ceux qui s’intéressent à l’horticulture. On a une grosse pépinière, des serres, un laboratoire de culture in vitro, plein de postes qui vont au-delà de la simple cueillette, mentionne l’entrepreneur. Dans nos nouveaux employés, on va peut-être trouver des perles qui vont rester plus longtemps avec nous. »

Vers une flambée des prix

Selon les producteurs, la difficulté de recruter des travailleurs à long terme peut miner de façon significative la saison des récoltes, avec pour effet une flambée du prix des fruits et légumes québécois.

« C’est une grosse gymnastique actuellement. Il faut nos travailleurs pour nourrir le Québec, rappelle M. Parent, mais si notre production est affectée, est-ce que les consommateurs sont prêts à payer 8$ pour une chopine de fraises ? »

M. Maynard a pour sa part choisi de planter seulement la moitié des citrouilles qu’il exporte d’ordinaire aux États-Unis, étant donné l’incertitude de la situation.

« Il y a d’autres producteurs qui ont décidé de ne faire que des grandes cultures cette année et d’autres qui ont coupé leur production annuelle de moitié. Tout ça, ça va faire monter les prix », prédit celui qui s’est tourné vers la préparation de paniers de fruits et légumes locaux, en collaboration avec d’autres producteurs maraîchers, dans l’espoir de sauver les meubles.

À la Pépinière Abbotsford, la hausse des prix se fera plutôt ressentir en 2021. «Notre production est toujours établie un an d'avance, explique M. Paquette. Cet été, on va vendre les végétaux de 2019. Comme on achète beaucoup aux États-Unis et que le taux de change nous est défavorable, en plus de ne pas savoir si on produira autant cette année, ça pourrait faire mal l'an prochain.»

L’autocueillette compromise ?

Actuellement, la tenue d’autocueillette cet été, une activité très lucrative pour les producteurs de petits fruits, est incertaine. Cela amène sa dose d’inquiétudes chez les agriculteurs, qui verraient non seulement une part importante de leurs revenus s’envoler, mais également une partie de leur récolte, s’il n’était pas possible de recevoir des citoyens dans leurs champs dans quelques mois.

« De notre côté, on veut absolument ouvrir l’autocueillette, mentionne Simon Parent. Il s’agirait d’une des rares activités que les gens pourront faire cet été et qui permet en même temps la distanciation sociale. »

« L’autocueillette est essentielle pour la survie de plusieurs fermes. Pour plusieurs, ça représente plus de la moitié de leurs revenus; nous, on en fait depuis 53 ans », lâche M. Maynard.

Celui-ci croit que l’activité doit être permise tout en étant encadrée par des règles sanitaires strictes, comme la fermeture des modules de jeux pour enfants et des mini-fermes. « On est prêts à vivre avec des restrictions cette année, mais pas sans autocueillette. À mes yeux, être dans un champ pour cueillir des fruits et légumes me semble beaucoup plus sécuritaire que de faire son épicerie en ce moment », dit-il.

Banque de candidatures

Déjà plus de 300 personnes ont répondu à l’appel de la Fédération de l’Union des producteurs agricoles (UPA) pour aller prêter main-forte aux agriculteurs montérégiens. Des milliers de travailleurs seront nécessaires pour soutenir les producteurs dans la région baptisée le garde-manger du Québec, a fait savoir l’UPA Montérégie.

Celle-ci a mis sur pied une banque de candidatures en ligne où les personnes intéressées à travailler à la ferme ce printemps et cet été peuvent s’inscrire. 

À l’inverse, les producteurs agricoles ayant des besoins en main-d’œuvre sont invités à communiquer directement avec le Centre d’emploi agricole (CEA) de la Montérégie au 450 774-9154 poste 5210, ou par courriel à elussier@upa.qc.ca

Ce dernier, comme les 11 autres CEA du Québec, touchera une aide financière de la part du gouvernement provincial afin d’assurer le jumelage des entreprises agricoles avec les nouveaux travailleurs, le tout dans le cadre du programme incitatif de 45 millions de dollars annoncé le 17 avril dernier pour soutenir la production agricole dans la province.

Ce programme permettra aussi d’assurer le déplacement sécuritaire et sanitaire de la main-d’œuvre de même que la formation de brigades qui contribueront à former les nouveaux travailleurs. Ceux qui œuvreront au moins 25 heures par semaine à la ferme toucheront d’ailleurs une prime hebdomadaire additionnelle de 100$.