Frey Guevara est directeur général de Solidarité ethnique régionale de la Yamaska.
Frey Guevara est directeur général de Solidarité ethnique régionale de la Yamaska.

Célébrer la richesse et lutter contre la grossophobie

Marie-Ève Martel
Marie-Ève Martel
La Voix de l'Est
Nos intervenants le reconnaissent : la grossophobie, c’est-à-dire l’expression de préjugés à l’endroit de personnes en surpoids, demeure un comportement considéré comme encore tolérable par plusieurs personnes. Cela peut expliquer pourquoi les médias du Québec ont fait plus de chemin pour bien représenter les communautés culturelles que les différentes silhouettes.

« On est en retard, indique Simone Lemieux, nutritionniste et chercheuse au Centre NUTRISS-Nutrition, santé et société de l’Université Laval. Des chercheurs ont démontré que les préjugés envers les personnes grosses sont encore plus socialement acceptés que les préjugés racistes, qui sont plus dénoncés. Cela est entre autres dû aux normes de beauté et à la présentation de personnes grosses dans les médias. »

L’auteur et journaliste Mickaël Bergeron abonde en ce sens. « Je pense que c’est parce que ça fait plus longtemps que comme société, on s’emploie à lutter contre le racisme. On est plus avancés du point de vue de la diversité culturelle que de la diversité corporelle dans les médias, mais aussi dans la société, c’est évident, estime-t-il, faisant entre autres référence aux politiques d’embauche contre la discrimination raciale, entre autres. La grossophobie existe depuis longtemps, mais n’est pas encore reconnue au même point. »

Jamais trop d’efforts

Mais même si la diversité culturelle jouit d’une reconnaissance populaire plus grande, pour Frey Guevara, directeur général de Solidarité ethnique régionale de la Yamaska, elle n’est pas encore suffisamment présente dans les médias.

Et jamais trop d’efforts ne seront faits pour mettre celle-ci de l’avant et la célébrer.

« La diversité est partout, il faut donc lui donner la place qui lui revient, dans les médias ou ailleurs, souligne-t-il. On gagne tous à être plus représentatifs et reconnus. »

Il remarque néanmoins un effort pour être plus inclusif. « L’autre jour, j’ai entendu une publicité à la radio et la voix que j’entendais avait un accent, se réjouit-il. Ça met de la couleur. »

Mais comme pour les personnes drôles, la carte de l’ethnicité est parfois utilisée comme un faire-valoir, comme le personnage incarné par l’actrice Sofia Vergara dans la sitcom américaine Modern Family.

« Il faut sortir des stéréotypes. L’inclusion, c’est accepter l’autre tel qu’il est, avec ses différences et son bagage culturel », affirme M. Guevara, rappelant que la diversité est à ses yeux une richesse.

Une richesse qui doit être « célébrée ». « C’est beaucoup plus que la couleur de la peau, c’est la langue, la musique, la cuisine, le mode de vie ; c’est plein plein de choses », réitère-t-il.

« En leur faisant une place dans les représentations et dans les médias, on reconnaît que ces gens-là font partie de la société, croit-il. Quand on regarde l’histoire de l’humanité, la planète s’est peuplée et a évolué en raison des grandes migrations humaines. La diversité culturelle est à l’origine du monde qu’on connaît aujourd’hui. »

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GARE À L'INSTRUMENTALISATION

Bien qu’il se réjouisse de voir la diversité corporelle et culturelle se tailler une place de plus en plus importante dans les médias, Mickaël Bergeron tient à mettre en garde contre l’instrumentalisation des personnes grosses et/ou racisées par des organisations qui les mettraient de l’avant uniquement pour se donner bonne conscience. 

« Comme dans tout, il peut y avoir de la récupération commerciale, prévient-il. On ne doit pas simplement être plus inclusif pour se donner une image de bon citoyen corporatif ou pour dire ‘‘check, c’est fait’’, rappelle-t-il. Dans ce cas, il y a un danger pour la personne de devenir un token. »

Bien qu’il concède que les publicités de la marque Dove soient de bon goût et ont pu avoir une incidence positive sur l’image corporelle des femmes, l’essayiste rappelle qu’une autre marque de la compagnie mère Unilever, Axe, mise fortement sur le sexisme pour promouvoir sa gamme de produits.

« Il y a une contradiction flagrante des valeurs véhiculées par les deux marques, soulève-t-il. Et pourtant, elles appartiennent à la même compagnie... »

« On veut que les gens embarquent dans le mouvement parce qu’ils comprennent l’enjeu, pas pour se donner bonne conscience », souligne André-Ann Dufour. 

« Par exemple, si une publication met une personne grosse en couverture pour revendiquer la diversité corporelle alors que dans toutes ses autres éditions, on fait la promotion de régimes minceur ou de vedettes qui nous parlent de leurs trucs pour perdre du poids, il y a une incohérence », souligne la chercheuse Simone Lemieux.