«Il faut éduquer les enfants parce que ce type d'histoire commence jeune et il y en a tellement. Ils ne devraient jamais avoir à supporter ça», a confié Linda à notre journaliste Pascal Faucher.

Briser le silence

C'est dans la vingtaine que Linda (nom fictif) a porté un maillot pour la première fois. Chez ses parents, son père ne le permettait pas. Tout comme les shorts, les mini-jupes et le maquillage.
« Je n'avais pas le droit d'être belle », dit la femme de 37 ans aujourd'hui gestionnaire d'entreprise. « Il voulait me garder pour lui. »
Tout contact avec d'autres hommes lui était aussi interdit. Au point où elle devait s'enfermer dans sa chambre quand il y avait de la rare visite masculine, puisqu'il était interdit aux hommes d'entrer dans la maison. Ses frères vivaient dans la terreur.
Linda a été agressée sexuellement par son père durant l'adolescence, et de toutes les façons imaginables. Contre rémunération, elle gardait le silence. Sa mère avait des doutes, mais n'a jamais été témoin de rien d'évident. Elle aussi vivait sous le joug de son mari.
La jeune femme a confronté son agresseur des années plus tard, sans succès. « Il ne s'est jamais excusé et n'a pas reconnu ses gestes. S'il avait accepté d'aller en thérapie, les choses auraient tourné différemment. Peut-être qu'un jour, il sera prêt. Je le comprends : moi, ça m'a pris des années avant de briser le silence. »
Éducation
Aujourd'hui, le processus judiciaire suit son cours. La sentence que son père pourrait avoir importe peu à Linda, qui en parle sereinement, sans désir de vengeance.
« J'ai porté plainte pour la cause. Il faut éduquer les enfants parce que ce type d'histoire commence jeune et il y en a tellement. L'affirmation, la confiance en soi, ça devrait faire partie du système d'éducation. Et pour les victimes, il y a des ressources disponibles. Les enfants ne devraient jamais avoir à supporter ça. Il faut continuer à briser le silence. »
Jeune, elle dit avoir pleuré « tous les jours et toutes les nuits ». « J'écoutais du Bryan Adams sur mon baladeur en rêvant qu'il chantait pour moi... Ça m'a aidé à survivre. » Les agressions n'ont diminué qu'après qu'elle ait fait une tentative de suicide, et ont finalement disparu après qu'elle ait quitté le domicile familial. 
Ce départ l'a transformée. Elle a rencontré un conjoint et une belle-famille aimante. « J'ai vu c'était quoi l'amour. J'avais davantage confiance en moi et j'ai appris à me respecter. »
Issue d'une famille pauvre, elle a pu étudier à l'université en travaillant à temps partiel, ce que son père lui avait toujours interdit. Elle se prédestinait au travail communautaire, mais après quelques années dans ce domaine, elle a réalisé qu'elle devait arrêter de vouloir sauver les autres pour se sauver elle-même. 
« Je voulais aider le monde malade, criminel, comme mon père. Mais j'ai réalisé qu'on ne peut pas aider les gens qui ne veulent pas être aidés. J'ai plutôt choisi de m'aimer. »
Lâcher prise
Après trois ans de thérapie, elle travaille maintenant dans une entreprise informatique en Estrie. De son propre aveu, elle a appris à « lâcher prise » et à respecter ses limites.
« Mes deux plus grandes blessures sont la trahison de mon père et le fait que ça m'a rendue très rigide. Sexuellement, il y a des choses que je ne peux pas faire. Et dans le travail, tout doit être très rigoureux. Je me le suis même fait reprocher par certains employeurs. Ça venait de ce que j'avais vécu. »
Elle aurait voulu être comme les autres filles, faire partie d'une famille normale, avoir le droit de sortir et de travailler.
« Mais dans un sens, j'ai été chanceuse, dit-elle. Ma vie aurait vraiment pu être à l'envers. Je ne suis pas tombé dans la drogue et la prostitution. J'ai travaillé dur, trouvé un bon conjoint. Je suis reconnaissante pour la vie que j'ai eue. »