Le propane est actuellement la denrée la plus à risque de manquer à court terme en raison du blocus ferroviaire, craignent plusieurs entreprises de la région.
Le propane est actuellement la denrée la plus à risque de manquer à court terme en raison du blocus ferroviaire, craignent plusieurs entreprises de la région.

Blocus ferroviaire: «Le Québec pris en otage», déplore Bonnardel

Marie-Ève Martel
Marie-Ève Martel
La Voix de l'Est
Alors que le blocus de nombreuses voies ferrées au pays perdure pour contester le projet de gazoduc Coastal GasLink, les effets pourraient commencer à se faire ressentir chez certaines entreprises de la région, qui ne sont malgré tout pas trop inquiètes pour l’instant.

« C’est le Québec dans son ensemble qui est pris en otage », illustre François Bonnardel.

Comme député de Granby, il n’a pas été interpellé directement par des entreprises de sa circonscription. Or, le ministre provincial des Transports est très préoccupé par la situation. « On est inquiets de la pénurie de certaines denrées, les gens ne peuvent pas se déplacer en train, confie-t-il. C’est difficile pour de nombreux pans de l’économie québécoise. »

« Il faut un plan de match et une sortie de crise rapide », ajoute l’élu, joignant sa voix à celle de son chef, le premier ministre François Legault.

Pour l’instant, les entreprises locales poursuivent leurs activités, mais celles-ci pourraient éventuellement être perturbées si elles n’arrivent plus à s’approvisionner en matières premières.

« Toutes les chaînes d’approvisionnement vont finir par être affectées. Selon toute vraisemblance, ça va nous rattraper », estime Éric Tessier, directeur du développement industriel chez Granby Industriel.

Celui-ci songe notamment aux compagnies et aux industries qui dépendent d’importations, notamment chinoises, pour leur production.

« Pas beaucoup d’entreprises ici utilisent le chemin de fer pour exporter leurs produits, mais si les marchandises qu’elles reçoivent par camion arrivent d’abord par train, il y a un impact indirect », indique M. Tessier.

Il donne l’exemple d’une importante entreprise * située dans le parc industriel de Granby dont des composantes nécessaires à la fabrication de sa gamme de produits sont immobilisées dans un port de la région de Vancouver depuis le début du blocus.

« Ils ont dû ajuster leur production, relate le directeur, mais si la situation ne s’améliore pas d’ici une quinzaine de jours, ils vont devoir l’arrêter complètement. »

« De ce que j’ai lu et entendu, on va voir les impacts arriver bientôt, indique Benoit Lévesque conseiller industriel au CLD Brome- Missisquoi. Si la situation ne se règle pas, on va commencer à voir des tablettes vides dans les commerces, parce que les stocks tampons vont être écoulés et que des réceptions de marchandise n’auront pas eu lieu comme prévu. »

Pénurie possible de propane

Certaines entreprises ne veulent toutefois pas faire état publiquement de leurs difficultés.

Plusieurs ont décliné une demande d’entrevue de La Voix de l’Est. « Comme ça touche leur chaîne d’approvisionnement, elles ne veulent pas ameuter les donneurs d’ordre », mentionne M. Tessier.

Gaz propane Rainville, par exemple, a décliné notre demande d’entrevue et nous a référé à l’Association québécoise du propane, située à Granby.

La semaine dernière, l’organisation a fait part de son inquiétude par rapport à l’interruption de la circulation des trains de marchandises, ce qui pourrait éventuellement mener à une nouvelle pénurie de gaz, d’autant plus que l’hiver et les baisses de température ont pour effet d’accroître la demande en gaz propane.

D’ailleurs, le propane est actuellement la denrée la plus à risque de manquer, craignent plusieurs entreprises. Si leurs réserves sont suffisantes pour l’instant, la donne pourrait se compliquer pour elles.

« Pour l’instant, je ne suis pas trop inquiet », indique le PDG de Durabac, Patrick Charbonneau.

Le propane est utilisé à l’usine de Roxton Pond de Durabac, où des fours utilisés par la division de plastique sont aussi alimentés par ce gaz, indique son pdg Patrick Charbonneau.

Le propane est utilisé à l’usine de Roxton Pond de l’entreprise, où des fours utilisés par la division de plastique sont aussi alimentés par ce gaz.

Chez Ezeflow, où le propane propulse les chariots élévateurs, le directeur général Daniel Lacroix reconnaît que « si ça dure une semaine de plus, notre approvisionnement pourrait devenir plus problématique », dans le sens où les activités de production pourraient être ralenties.

« On attend de voir comment les choses vont se passer, poursuit le gestionnaire. Au moins, pour nous, ce n’est pas comme si on attendait du matériel ou des matières premières pour la production. On va être capables d’opérer quand même. »

* La demande d’entrevue de La Voix de l’Est auprès du dirigeant de cette entreprise n’ayant pas obtenu de retour, nous avons choisi de ne pas la nommer.

LE MILIEU AGRICOLE ÉGALEMENT AFFECTÉ

Outre les secteurs industriel et manufacturier, le milieu agricole pourrait lui aussi souffrir d’une prolongation du blocus ferroviaire.

« Beaucoup de notre approvisionnement dépend du transport ferroviaire, explique Julien Santerre, un éleveur de porcs de Notre-Dame-de-Stanbridge. Que ce soit le propane pour se chauffer, ou bien le grain, le soya et les autres ingrédients qui me servent à nourrir mes porcs, tout passe par le train, ou presque. »

De plus, bon nombre d’éleveurs de porcs et de bovins du Québec exportent une partie de leur production vers l’Asie, ce qui suppose un transport, généralement ferroviaire, vers l’Ouest canadien. 

« Le transport est impacté dans les deux sens, indique M. Santerre. Il faut éviter de créer un mouvement de panique, mais ça ne doit pas s’éterniser plus longtemps. On a besoin des chemins de fer pour s’approvisionner et pour expédier. »

M. Santerre, qui élève 300 truies et leurs petits, commande du soya à chaque trois ou quatre semaines. 

Julien Santerre, un éleveur de porcs de Notre-Dame-de-Stanbridge, dépend du transport ferroviaire pour le propane et les ingrédients nécessaires à la moulée de ses bêtes.

« On est censés commander bientôt..., relate-t-il. Pour le propane, je n’ai pas encore reçu d’avis de mon fournisseur pour un manque à venir, mais je sais que certains préparent un plan de contingence : c’est sérieux. »

Contrairement à d’autres entreprises, un éleveur ne peut pas arrêter ou ralentir sa production le temps que la crise se résorbe. 

« C’est une question de bien-être animal, dit-il. Un porc ou une truie, ça mange et ça a besoin d’être au chaud tous les jours. »

Éviter les pertes

Comme plusieurs producteurs ont reçu des avis de la part de leurs fournisseurs de propane à propos d’un éventuel arrêt de service, l’Union des producteurs agricoles (UPA) a sonné l’alarme en milieu de semaine et a réclamé que le premier ministre canadien Justin Trudeau trouve une solution pacifique au blocus.

« Le trafic ferroviaire est essentiel au bon fonctionnement du secteur agroalimentaire, de la terre à la table. Les éleveurs québécois, qui comptent sur un approvisionnement constant de propane tout l’hiver durant pour leurs bâtiments d’élevage, sont particulièrement à risque actuellement », a fait savoir le président de l’UPA, Marcel Groleau dans un communiqué.

Même si les livraisons finissent par se rétablir, il faudra du temps pour que tout l’écosystème reprenne son cours normal. Ce faisant, il est possible que des éleveurs subissent des pertes importantes, met en garde
M. Groleau. « Chaque jour qui passe nous rapproche d’une situation dramatique, tant du côté des bêtes que des éleveurs. Personne ne souhaite devoir prioriser quels animaux survivront et lesquels seront laissés à eux-mêmes, faute de propane et de chauffage essentiel à leur survie », a-t-il affirmé.

«Toutes les chaînes d’approvisionnement vont finir par être affectées. Selon toute vraisemblance, ça va nous rattraper», estime Éric Tessier, directeur du développement industriel chez Granby Industriel.