Sylvain Berthiaume, DG par intérim de la SÉMECS, Martin Damphousse, président de la SÉMECS et Jacques Ladouceur, préfet de la MRC de Rouville et trésorier de la SÉMECS

Biométhanisation : « Le défi était grand »

VARENNES — Annoncé à la fin de 2010, le projet d’usine de biométhanisation vient répondre aux exigences de la Politique de gestion des matières résiduelles du gouvernement du Québec, qui souhaitait voir au moins 60 % de la matière organique traitée au moyen de procédés biologiques d’ici 2018. En vertu de cette politique, les matières organiques seront également bannies de l’enfouissement d’ici 2022.

Projet liant trois MRC montérégiennes à un partenaire privé, l’usine de biométhanisation de la Société d’économie mixte de l’est de la couronne sud (SÉMECS) a démarré ses opérations plus tôt cette année. Résultat, son tout premier digestat a été produit il y a environ une semaine. Pour marquer le coup, La Voix de l’Est a eu accès, en exclusivité, aux installations qui transforment désormais les matières organiques produites par la population de 27 municipalités.

« Le défi était grand », reconnaît Sylvain Berthiaume, directeur général par intérim de la SÉMECS, également directeur général de la MRC Marguerite-d’Youville.

L’option de composter ces matières organiques étant plus complexe en raison de la forte densification du territoire dans cette MRC située en banlieue de Montréal, ses responsables politiques se sont plutôt tournés vers la biométhanisation, un procédé toutefois plus onéreux.

Car même avec une aide financière du Programme de traitement des matières organiques par biométhanisation et compostage, qui a couvert 60 % des coûts de la construction de l’usine, la facture demeurait trop élevée pour une seule MRC. « De plus, faire un projet comme celui-là pour traiter 20 000 tonnes de matière, ça n’aurait pas été rentable. En allant chercher des partenaires, le projet devient plus grand, plus beau, et beaucoup moins cher », explique M. Berthiaume.

L’union fait la force
Marguerite-d’Youville s’est donc naturellement tournée vers ses voisines de La Vallée-du-Richelieu et de Rouville, en plus de dénicher BioGaz EG à titre de partenaire privé via un appel de candidatures. La Société d’économie mixte de l’est de la couronne sud était née, le tout dans le cadre permis par la Loi sur les sociétés d’économie mixte. « Il faut dire que de produire quelque chose et de le vendre, ce n’est pas normalement dans les activités d’une ville », indique M. Berthiaume.

En vertu de cette entente, les municipalités régionales de comté sont propriétaires à 66,6 % de l’usine — la MRC de Rouville détient 16 % des parts — tandis que BioGaz EG, formée des entreprises Greenfield Global et Groupe Valorrr (sic), possède le tiers de l’infrastructure.

De l’entrepôt, la matière organique prend le chemin d’un triturateur qui fonctionne à la manière d’une machine à laver en mode essorage. En tournant très rapidement, la machine crée une force centrifuge permettant de séparer les contaminants de la matière à transformer.

L’usine de biométhanisation, qui se situe tout juste en face de Greenfield Global, à Varennes, devait initialement être inaugurée à la fin de 2013, et être totalement en opération en 2015. Plusieurs reports, dus à la complexité du projet d’environ 57,8 millions de dollars — et à l’attente de financement —, ont repoussé cette date au premier trimestre de 2018. Le processus de digestion de la matière organique a pour sa part commencé en mars.

Le tout a permis la création d’une douzaine d’emplois jusqu’à présent.

Économie et environnement
La SÉMECS ne tirera pas profit de la transformation des matières organiques des quelque 245 000 citoyens de son territoire, mais les économies réalisées et les impacts environnementaux positifs en valent la chandelle, estiment les partenaires.

Trois produits sont en effet le fruit de la biométhanisation des matières putrescibles. Le digestat, qui ressemble beaucoup à de la terre et qui a des vertus fertilisantes, sera offert au groupe d’agriculteurs montérégiens Pro Ethanol, qui vend déjà du maïs à Greenfield Global. Cette dernière achètera pour sa part le biogaz produit par l’usine tandis que le sulfate d’ammonium, retiré de l’eau lors du traitement de celle-ci, pourra être vendu à des producteurs d’engrais chimiques.

« De plus, on détourne des tonnes de matière des sites d’enfouissement et on contribue à diminuer les gaz à effet de serre. C’est un très beau geste pour l’environnement », souligne Martin Damphousse, président de la SÉMECS et maire de Varennes.

Sur la bonne voie
La collecte des déchets organiques a débuté en janvier sur l’ensemble du territoire de la SÉMECS. Bien que la sensibilisation doive se poursuivre pour augmenter la quantité de matières organiques présentes dans le bac brun, et pour assurer un meilleur tri de la matière, la réponse du public est déjà satisfaisante.

« Il y a une corrélation à faire avec le bac de recyclage, illustre Sylvain Trépanier, secrétaire de la SÉMECS et directeur de l’usine de biométhanisation. Quand il a été introduit, personne n’en voulait. Aujourd’hui, ceux qui ne recyclent pas sont la minorité. »

Les trois MRC espèrent également intégrer la matière organique produite par les commerces et industries de leur territoire. Le travail a déjà commencé dans certains endroits. « Il y a plusieurs entreprises qui ont actuellement des contrats avec des compagnies privées pour la gestion de leurs déchets, explique le maire de Richelieu et préfet de la MRC de Rouville, Jacques Ladouceur. Notre objectif est d’en arriver à leur offrir le service à un coût abordable. »

« Le modèle d’affaires a déjà prouvé qu’il fonctionnait, note-t-il ensuite. C’est simple : plus on en envoie [de matière organique], plus on économise. »

DE DÉCHET À DIGESTAT

Ou comment la matière organique est transformée par la biométhanisation?

Les matières organiques arrivent à l’usine par camion. Elles sont pesées, puis livrées dans l’aire de réception. Au passage de La Voix de l’Est, environ 200 tonnes de matière gisaient dans le vaste entrepôt. Et pourtant, nulle part en l’usine ne se dégageait d’odeur nauséabonde, notamment grâce à l’aération de l’endroit. 

Malheureusement, on aperçoit à travers la matière de nombreux déchets — sacs de plastique, feuilles, chaume et branchage. Autant de matières contaminantes qui ne peuvent faire partie du processus et qui devront en être retranchées avant la transformation. « Malgré tout cela, la qualité de la matière est meilleure que ce que nous prévoyions », explique Sylvain Berthiaume, directeur général par intérim de la SÉMECS. 

De l’entrepôt, la matière organique prend le chemin d’un triturateur à partir d’un convoi. L’imposant appareil, appelé pulpeur, fonctionne à la manière d’une machine à laver en mode essorage. En tournant très rapidement, la machine crée une force centrifuge permettant de séparer les contaminants de la matière à transformer ; les premiers tombent dans un pressoir situé juste au-dessous tandis que la seconde poursuit son voyage.

La matière filtrée passe ensuite l’étape du polissage, où une fois de plus par la force centrifuge, elle est délestée de particules plus fines, comme du sable ou des fragments de coquille d’œuf. Nettoyée, la matière organique se rend ensuite dans un réservoir d’attente qui alimente les deux immenses digesteurs qu’on retrouve à l’arrière du bâtiment. D’autres réservoirs accueillent pour leur part les boues des fosses septiques de même que des résidus liquides, eux aussi destinés aux digesteurs.

Les deux mastodontes, dont l’un fait 17 mètres de haut et l’autre fait 17 mètres de large, ont une capacité commune de 8800 mètres cubes. Il y fait 37 degrés Celcius et la matière y est sans cesse agitée pour permettre aux bactéries contenues dans la matière de faire leur œuvre. 

Boueux et liquide à la sortie du digesteur, le digestat est ensuite pressé pour être déshydraté. L’eau qui résulte de cette opération, le filtrat, s’écoule par gravité avant d’être traitée. On en retire l’azote ammoniacal, qui servira à générer le sulfate d’ammoniac destiné à la production d’engrais chimiques. Enfin, le biogaz généré dans les digesteurs est désulfurisé et asséché. Il prendra ensuite la route de l’entreprise Greenfield Global, située tout près.

L’eau traitée issue du processus sera réutilisée, ce qui assure une économie supplémentaire. « À l’origine, on devait consommer beaucoup plus d’eau pour faire rouler l’usine, souligne Sylvain Trépanier, directeur d’usine. On a trouvé une manière de réutiliser notre propre eau [issue du processus], ce qui nous permet d’économiser 3000 tonnes d’eau chaque mois. »

Actuellement, l’usine est en fonction environ 14 heures chaque jour. Le rythme de production devrait augmenter dès la semaine prochaine et, plus il y aura de matière à transformer, plus les heures d’opération augmenteront. On vise une vingtaine d’heures par jour de biométhanisation, à terme.

Les deux digesteurs, dont l’un fait 17 mètres de haut et l’autre fait 17 mètres de large, ont une capacité commune de 8800 mètres cubes. Il y fait 37 degrés Celcius et la matière y est sans cesse agitée pour permettre aux bactéries contenues dans la matière de faire leur œuvre.

QUELQUES CHIFFRES 

Environ 90 000 bacs bruns ont été distribués sur tout le territoire desservi par la SÉMECS. 

D’ici 20 ans, la SÉMECS espère transformer 50 000 tonnes de matière organique chaque année, soit l’équivalent de 20 piscines olympiques. Son objectif est de détourner de l’enfouissement environ 50 % des déchets, soit tout ce qui est organique. Si on ajoute la matière recyclable à cela, ce sera environ le deux tiers de ce qui est jeté qui n’ira pas au dépotoir.

Dans Rouville seulement, cela représente plus de 5000 tonnes, diminuant de 40 % l’enfouissement de ses matières organiques. Chaque citoyen de la MRC produit, en moyenne, 260 kilos d’ordures par année.

Ce faisant, on espère éliminer de l’atmosphère environ 8,5 millions de kilogrammes de gaz carbonique par année, soit l’équivalent des gaz produits par plus de 2000 automobiles.

Quantité de matière organique traitée en avril 2018

MRC de Rouville : 58 tonnes

MRC de la Vallée-du-Richelieu : 206 tonnes

MRC de Marguerite-d’Youville : 83 tonnes Marie-Ève Martel

LA SÉMECS

La Société d’économie mixte de l’est de la Couronne Sud (SEMECS) est propriétaire de l’usine de biométhanisation. Elle est formée des MRC de Marguerite-d’Youville, de la Vallée-du-Richelieu et de Rouville, ainsi que du partenaire privé BioGaz EG, qui regroupe l’entreprise Greenfield Global (anciennement Ethanol Greenfield) et Groupe Valorrr. 

La SÉMECS a été créée afin de concevoir et gérer la construction du centre de traitement des matières organiques. Elle est maintenant en charge de gérer ses opérations. Son conseil d’administration est composé de dix personnes, soit son président, deux élus pour chaque MRC et trois représentants du partenaire BioGaz EG. Le directeur général y siège également sans avoir droit de vote.

En tout, la SÉMECS représente les quelque 245 000 citoyens des 27 municipalités desservies par l’usine.