Nos révélations sur la situation précaire des locataires du 94, rue Saint-Charles et sur la reddition de comptes déficiente de l’ACAFQ, a soulagé plusieurs intervenants du milieu communautaire qui doutaient du bien-fondé du projet avant même que l’auberge n’ouvre ses portes.
Nos révélations sur la situation précaire des locataires du 94, rue Saint-Charles et sur la reddition de comptes déficiente de l’ACAFQ, a soulagé plusieurs intervenants du milieu communautaire qui doutaient du bien-fondé du projet avant même que l’auberge n’ouvre ses portes.

Auberge de l’ACAFQ à Granby: «C’était parti tout croche cette affaire-là»

Marie-Ève Martel
Marie-Ève Martel
La Voix de l'Est
Les révélations sur l’auberge familiale de l’organisme Aide, Conseils et Assistance aux Familles Québécoises (ACAFQ), publiées samedi par La Voix de l’Est, ont vivement fait réagir. Aurait-il été possible de prévenir le drame vécu par la douzaine de locataires de l’endroit, menacés d’éviction à l’approche de Noël? Malheureusement, très peu de choses peuvent être faites en amont pour éviter que des histoires semblables ne surviennent.

À la suite de la publication de notre dossier portant sur la situation précaire des locataires du 94, rue Saint-Charles et sur la reddition de comptes déficiente de l’ACAFQ, plusieurs intervenants du milieu communautaire ont communiqué avec La Voix de l’Est pour exprimer leur soulagement que cette situation ait enfin été dévoilée au grand jour. Ils ont été plusieurs à douter du bien-fondé du projet avant même que l’auberge n’ouvre ses portes.

«Depuis son ouverture, nous avions des doutes sur les réelles motivations de cette femme à offrir du soutien aux familles. C’est très triste de voir que des gens puissent ainsi abuser de personnes vulnérables et se présenter dans les médias comme étant des sauveurs», a confié l’employée d’un organisme de Granby à propos de Karine Darcy, la fondatrice et directrice générale de l’ACAFQ, qui commentait encore tout récemment la commission Laurent sur les ondes de stations de radio montréalaises.

«C’est absolument incroyable que des fonctionnaires aient délivré des permis sans avoir un dossier solide et aucun suivi de ce genre d’organisme», s’indigne une autre employée d’un organisme communautaire de la Haute-Yamaska ayant tenu à garder l’anonymat.

«Nous trouvons déplorable et totalement inacceptable d’utiliser des drames humains et profiter ainsi de la détresse des gens. En aucun temps le CIUSSS de l’Estrie ou le MSSS n’ont référé des gens à cet endroit. Cet organisme n’est nullement reconnu par le MSSS et ne reçoit aucun financement», a-t-on également fait savoir au bureau du ministre délégué à la Santé et aux Services sociaux, Lionel Carmant.

Des questions sans réponses

Malheureusement, tant que le mal n’est pas fait, il est difficile de l’empêcher, relève François Lemay, employé du bureau de circonscription du député de Granby François Bonnardel. «La bonne foi se présume, et c’est une bonne chose qu’on vit dans une société où il en est ainsi, philosophe-t-il. On ne peut pas se douter que la personne ne tiendra pas ses engagements.»

Karine Darcy s’était présentée au bureau du député afin de faire reconnaître officiellement son organisme afin qu’il bénéficie de financement public. Mme Darcy n’avait toutefois pas fourni les pièces justificatives nécessaires pour y parvenir. «Pour chaque demande, nous appliquons un processus rigoureux et ça inclut des vérifications, que ce soit pour un citoyen, un organisme ou une entreprise privée», explique M. Lemay.

Celui-ci se réjouit toutefois que Mme Darcy n’ait trouvé «aucun partenaire de danse dans les institutions de Granby». «C’est positif de voir qu’aucun organisme ou bâilleur de fonds ne soit tombé dans le panneau», réfléchit-il, signe à ses yeux que des vérifications diligentes ont été effectuées.

S’il est une bonne chose qui ressort de toute cette histoire, aux yeux de Sylvain Dupont, c’est qu’elle a mis en lumière le manque de ressources d’hébergement d’urgence pour les familles.

En 2019, Sylvain Dupont, directeur général de la Corporation de développement communautaire de la Haute-Yamaska, a été approché par Mme Darcy. Celle-ci souhaitait intégrer la CDC et tisser des partenariats avec d’autres organismes membres.

«En partant, j’avais trouvé ça un peu louche, indique le directeur. Je lui ai dit que ça me prendrait des documents et des rapports, qu’on pourrait se parler quelques minutes. J’ai attendu, mais je n’ai rien reçu. À trois ou quatre reprises, je l’ai relancée. Et pourtant, quelques semaines plus tard, j’ai entendu dire qu’elle prétendait qu’on était partenaires.»

«C’est certain que de notre côté, lorsqu’un nouvel organisme veut s’implanter dans notre milieu, on ouvre l’oeil. On veut rencontrer les gens pour savoir qui ils sont, quelles sont leurs intentions et quel est leur projet, pour éviter un dédoublement dans l’offre de services», explique-t-il.

S’il y a une bonne chose qui ressort de toute cette histoire, aux yeux de Sylvain Dupont, c’est qu’elle a mis en lumière le manque de ressources d’hébergement d’urgence pour les familles. «Ça nous aura au moins permis de voir que c’était ce qui manquait ici, à Granby», dit-il.

Seules les démarches entreprises par Mme Darcy auprès de la Ville, soutenue par le propriétaire du bâtiment, Léon Côté, ont porté ses fruits. Il s’agit d’une demande de changement d’usage pour transformer l’ancienne résidence pour personnes âgées en centre d’hébergement privé pour familles et adultes. Le tout a été fait dans les règles de l’art, confirme Benoit Carbonneau, directeur du Service de la planification et de la gestion du territoire de Granby.

Amélie Dubois, gestionnaire consultante en développement des affaires, avait été approchée par Karine Darcy en septembre 2019 afin de l’aider à monter une campagne de financement et de recruter des partenaires financiers dans son aventure. Un contrat qui n’aura jamais été signé étant donné la fragilité du projet.

«Pas net»

Amélie Dubois, gestionnaire consultante en développement des affaires, avait été approchée par Karine Darcy en septembre 2019 afin de l’aider à monter une campagne de financement et de recruter des partenaires financiers dans son aventure. Un contrat qui n’aura jamais été signé étant donné la fragilité du projet.

«J’ai pris le temps d’examiner et de valider son projet. Son plan d’affaires ne faisait aucun sens; les revenus et les dépenses n’étaient appuyés sur rien. Il manquait beaucoup d’éléments et il y avait beaucoup de lacunes. Je lui ai dit de refaire ses devoirs parce que son plan était tout sauf solide», détaille-t-elle.

«Ensuite, j’ai fait des vérifications auprès du bureau de François Bonnardel. J’ai aussi validé son passé et sa crédibilité, et ça m’a décidé à ne pas me mêler de ça. Pour moi, c’était clair que ce n’était pas net!», ajoute la femme d’affaires granbyenne.

«J’ai fini par lui dire que son projet n’était pas viable et qu’il serait mieux pour elle de ne pas se lancer là-dedans parce que de l’aide sociale, c’est de nature professionnelle., poursuit-elle. C’est tout qu’un défi de vouloir concurrencer les services sociaux.»

Le plan d’affaires de l’ACAFQ, dont La Voix de l’Est a obtenu copie d’une tierce source, indique que l’organisme avait l’intention de demander un prêt d’urgence pour lancer ses activités puisque sa principale activité de financement, un tirage biannuel qui, selon les estimations de Mme Darcy, aurait permis d’amasser «huit millions de dollars annuellement», n’a pas pu avoir lieu en raison de la pandémie.

Karine Darcy, fondatrice et directrice de l’ACAFQ, n’est pas parvenue à faire reconnaître son organisme officiellement auprès de plusieurs instances.

L’ACAFQ comptait également financer ses activités avec des subventions de plusieurs ministères, organisations locales, telles que Granby Industriel et le CAE Haute-Yamaska, de même que des organisations favorisant l’économie sociale. Enfin, l’organisme songeait aussi à vendre de parts sociales, y compris des adhésions «bronze, argent, or et platine» pouvant atteindre plusieurs dizaines de milliers de dollars. Une idée qui semble toutefois avoir été abandonnée en cours de route.

De plus, au maximum de sa capacité, l’Auberge d’aide familiale St-Charles aurait généré, selon sa fondatrice, des revenus mensuels de 80 850$. Rappelons que les locataires actuels paient de 400$ à 600$ mensuellement pour un deux-pièces et demi. Le propriétaire de l’endroit soutient que l’ACAFQ ne s’est jamais acquittée de son loyer mensuel de 10 000$ depuis son ouverture en janvier dernier, tel qu’en fait foi le bail qu’a pu consulter La Voix de l’Est.

Garder l’oeil ouvert

«De ce que j’en avais entendu parler, c’était parti tout croche cette affaire-là», mentionne pour sa part Jérémy Joyal-Deslandes, un comptable professionnel agréé de Granby qui compte parmi ses clients plusieurs organismes à but non lucratif, dont certains avaient sonné l’alarme sur l’ACAFQ.

Il existe selon M. Joyal-Deslandes plusieurs ressources publiques et gratuites qui permettent de vérifier la crédibilité d’une entreprise ou d’un organisme, à commencer par le Registre des entreprises du Québec (REQ).

«Là-dessus, on peut voir les administrateurs de l’organisme. Dans ce cas-ci, on voit que le conseil d’administration compte seulement deux membres d’une même famille, qui sont aussi employées; ça ne fait pas sérieux. On peut aussi voir qu’il y a un avis de défaut, donc que des déclarations annuelles n’ont pas été transmises quand elles auraient dû l’être. Ça peut être une simple erreur, mais ce genre d’indice nous incite à garder l’oeil ouvert», élabore le comptable.

Les gouvernements publient aussi une liste des organismes reconnus pour du financement public et qui peuvent émettre des reçus d’impôt, indique-t-il.

Bien que Mme Darcy ait démenti avoir touché quelque don monétaire que ce soit, plusieurs campagnes de sociofinancement liées directement ou indirectement à l’ACAFQ ont été partagées sur les réseaux sociaux.

«Le communautaire, c’est un milieu difficile. Avec l’austérité des dernières années, les sous se sont faits plus rares et avec la pandémie, beaucoup d’activités de financement sont tombées à l’eau», explique M. Joyal-Deslandes, qui invite aussi les citoyens à la prudence devant des campagnes de sociofinancement organisées en ligne.

Bien que Mme Darcy ait démenti avoir touché quelque don monétaire que ce soit, plusieurs campagnes de sociofinancement liées directement ou indirectement à l’ACAFQ ont été partagées sur les réseaux sociaux.

«Quand il y a un drame, on voit de plus en plus des campagnes de sociofinancement apparaître en ligne pour amasser des fonds pour les victimes. Mais dans le fond, on ne sait pas qui est derrière, qui tire les ficelles, note-t-il. Quand un organisme est une entité constituée dans les règles de l’art, il n’a pas besoin de faire du sociofinancement. Il peut organiser une campagne de financement en bonne et due forme.»